Chanson française

« La chanson était la culture du pauvre » – Michel Ragon

Je reproduis ici la Préface de Michel Ragon à l’Anthologie de la chanson française réalisée par Marc Robine, et publiée en 1994 aux éditions Albin Michel, comprenant les enregistrements de plus de 300 chansons.

Ceci au moment où, personnellement, je prends plaisir, sur mon tout nouveau compte Instagram, à faire correspondre des chansons et des photos que j’ai prises.


« Nous sommes encore quelques survivants qui avons connu un temps où les ouvriers s’en allaient au travail en chantant, où les maçons chantaient dans leurs échafaudages, où les bouviers aiguillonnaient leurs attelages en briolant, où les femmes vocalisaient en étendant leur linge aux fenêtres. Les invités aux mariages chantaient (chacun sa chanson). Les enfants s’envoyaient des comptines en chantonnant. Et dans les villes, au coin des rues, on rencontrait des attroupements de badauds qui, une brochure illustrée en main, s’essayaient à fredonner la nouvelle chanson que l’accordéoniste en plein vent venait de leur apprendre. On chantait dans les bistrots. On chantait dans les prisons. La chanson était la culture du pauvre et son expression naturelle, sa manière de se souvenir, comme de critiquer. Les amoureuses chantaient (les amoureux aussi). Les anarchistes chantaient (La dynamite, La purge). Le monde était alors plein de chansons d’amateurs et d’amateurs de chansons.

La radio, la télévision, le walkman ont rendu le peuple muet. Le peuple écoute les professionnels. Le peuple écoute et ronge son frein. Or, un peuple qui ne chante plus est un peuple qui déchante, un peuple désenchanté.

Des trouvères aux chansonniers de la Commune, la chanson est en effet le reliquaire de la mémoire collective, l’expression inappréciable de la culture orale qui, sans elle, aurait disparu. Chaque époque de la « grande Histoire » se retrouve ici, dans une sorte de chronique amusée, amusante, émouvante, dramatique, pathétique. Oui, du rire aux larmes, de la satire à l’invective, toute la gamme des sentiments, des expressions. La chanson accompagne l’ouvrier dans son travail, l’amoureux dans son désir, la mère qui berce son enfant, le soldat dont elle aide à rythmer la marche, le marin chez qui elle attise la nostalgie des escales. Le bal, la fête, le mariage, Noël et le Mardi Gras, l’arbre de Mai et la Saint-Jean, la chanson est toujours là. Comme à tous les anniversaires, celui de la mariée et celui du 14-juillet.

De la complainte des tisserandes recueillie par Chrétien de Troyes en 1170 aux chants de révolte des canuts de Lyon en 1831, les chansons de métier abondent. Sans doute parce que le travail des hommes, le dur labeur manuel, constitua pendant longtemps la plus longue partie de la journée et qu’il fallait à la fois tuer le temps et la fatigue, rythmer les gestes du scieur de long, du tailleur de pierre, du tondeur de moutons, du fileur, du fouleur, de tous ces métiers à mains disparus avec leurs chansons.

Il était temps que cette mémoire de la culture populaire, de l’expression populaire, soit recueillie par collectages sur le vif (à l’écoute des ultimes témoins), confrontés aux documents d’archives. Il en ressort cette Anthologie de la chanson française où se retrouvent à la fois le légendaire de la « grande Histoire » et la chronique de la vie quotidienne d’autrefois. Car la chanson a en effet toujours concurrencé les annales officielles, les contredisant souvent dans la dérision, remplaçant les gazettes imprimées pour une population en majorité illettrée.

On retrouvera dans cette Anthologie de célèbres chansons (Auprès de ma blonde, Le roi Renaud, La chanson de Craonne, L’Internationale, La Marseillaise, La Madelon, Le temps des cerises, Perrine était servante, Il pleut bergère), mais beaucoup plus de chansons oubliées, inconnues et certaines aux versions multiples, les paroles « sur l’air de… » permettant de chanter les dernières compositions sur une musique apprise. On y remarquera que quatre villes sont grandes productrices de chansons (Nantes, Bordeaux, LYon et Paris), que les ports (La Rochelle, Lorient, Bayonne, Saint-Nazaire, Le Havre) sont à la base de nombreux refrains ; et que toutes les chansons ne sont pas anonymes (la grande majorité l’est). Mais si la chanson n’est pas toujours populaire dans son origine, elle l’est néanmoins toujours dans son expression et sa destination. Ses moyens de transmission oraux sont toujours populaires. Son souvenir aussi. »

Michel Ragon

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