Artisans de formation

Appel du réseau des Crefad aux artisans de la formation !

Je reproduis ci-dessous l’appel qu’adresse le réseau des Crefad aux artisans et artisanes de la formation (publication initiale ici).

Le Réseau des CREFAD est la coordination nationale des associations qui se reconnaissent dans des valeurs communes en référence au Manifeste de Peuple et Culture : l’éducation populaire, la laïcité, la lutte contre les inégalités, injustices, habitudes et intolérances, la référence à l’entraînement mental, tout en prenant en compte les évolutions du monde et des techniques et le fait économique de nos associations inscrites dans l’économie solidaire. Ses membres travaillent les thèmes de l’accompagnement, de la formation des adultes, de l’habiter, de la vitalité des territoires ruraux, de la jeunesse, de la création d’activités, de l’interculturel, du rapport à la lecture et à l’écriture. Ils œuvrent en réseau pour se renforcer, s’inspirer les uns des autres, se soutenir mutuellement, construire ensemble du neuf.

Cet appel définit ce que doit être la formation selon les principes et les visées de l’éducation populaire. À ce titre, il est extrêmement précieux et il peut nous servir de boussole dans nos activités.

À lire et à relire 🙂


Appel aux artisans de la formation !

En quels noms parlons-nous ?

Acteurs et actrices de l’éducation populaire,
militants et militantes éducatifs,
employeurs et employeuses associatifs,
organisations à but non lucratif,
acteurs et actrices de l’économie social et solidaire,
innovateurs sociaux,
formateurs et formatrices d’adultes,
adultes, professionnels, chômeurs, salariés, en reconversion, responsables sociaux, mandataires, élus, parents,

affirmons tous notre besoin et notre manque de formations adaptées à nos réalités multiples et changeantes.

Finalités de la formation

Nous voulons des formations :

  • Au service des humains, considérés en priorité comme des sujets et non au service d’agents, simples pièces d’un rouage qu’il faut maintenir bien huilées et articulées aux autres,
  • Au service de la liberté de chacun et non au service de la productivité de chacun,
  • Pour la montée en capacité de création de tous [1] et non pour lutter contre le chômage dans une course éperdue (d’avance),
  • Pour évaluer des trajectoires et des évolutions à moyen-long terme et non des satisfactions démagogiques à court terme, pour inscrire nos actions et activités dans le temps plutôt que de les essorer par demande de rentabilité court terme,
  • Qui ne prennent pas le prétexte technique comme unique objet/enjeu/priorité, mais l’inscrivent au service des finalités posées par les individus et structures eux-mêmes.

Des principes à l’œuvre

Cette idée de la formation s’ancre et s’incarne dans quelques principes :

  • Le refus de la hiérarchie entre intellectuels et manuels, ou entre ceux qui pensent et ceux qui font,
  • Le postulat initial de l’égalité des intelligences : la formation s’appuie sur des intelligences à l’œuvre plutôt que sur un contenu sacré ou l’expertise d’un formateur. Rappeler que les acteurs ont toujours de bonnes raisons de faire ce qu’ils font, même si l’expert ne les comprend pas de prime abord. Qu’ils sont les mieux placés pour répondre aux difficultés auxquelles ils font face, à condition d’être en capacité de formuler pour eux-mêmes ce qui fait problème.
  • La manifestation concrète d’une pédagogie de la tendresse : considérer l’autre comme son égal et le prouver en permanence dans l’organisation des conditions matérielles et dans les relations de transmission. Tendresse ici n’est ni mollesse, ni bienveillance mais parti pris de la confiance.
  • La porosité des domaines : les compétences techniques doivent s’articuler avec les compétences transversales. Ce qui relève du travail ne peut se prétendre déconnecté de ce qui relève de la vie. Les apprentissages de l’expérience ont autant de valeur que les apprentissages dits théoriques. Pour apprendre on doit faire. Comment agir dans un domaine sans être dupe de ses prétendues cloisons ?
  • L’attention sans intention : pour s’adapter aux groupes et aux sujets qui le constituent mais aussi aux conditions matérielles, aux éco-systèmes, aux corps en présence et à leur état, il nous faut inventer des dispositifs qui soient très mobiles – pour éviter le formatage, ou adaptation des humains à des formes, au profit de la formation, capacité de chacun à donner forme…

D’où ça sort ? Sur quoi ça s’appuie ?

Trop tard, nous avons parlé de tendresse et d’égalité… nous taxera-t-on d’idéalistes et de fichus rêveurs ? La formation dont nous parlons n’est ni une invention récente, ni une utopie irréaliste, ni l’élucubration de quelques-uns : elle se fonde dans l’héritage du projet éducatif de Condorcet. Elle se prolonge plus récemment dans les affirmations de l’union Peuple et culture, en 1945, inscrites dans son Manifeste, dont nous nous reconnaissons aujourd’hui encore. Et elle se retrouve dans les textes européens ou de l’Unesco posant les grands principes de l’éducation des adultes.

Ces sources affirment, d’une façon ou d’une autre, qu’il est indispensable de former des responsables et des personnes susceptibles de se positionner dans des actions collectives, dans des structures. Que les espaces d’éducation des adultes sont indispensables pour les démocraties actuelles, pour choisir sa vie et pour inventer en permanence des formes et des espaces qui construisent le monde de demain.

« Se former » signifiant tirer expérience de sa propre vie, être capable d’engager sa responsabilité de façon éclairée ou de s’informer pour délibérer de façon éclairée (ce que nous rencontrons chaque jour).

Enfin, quand bien même ces principes seraient en partie issus de pensées et d’inspiration utopiques, ils nous semblent plus que jamais valides dans un monde qui ne peut prétendre aujourd’hui savoir où il va et capable de prendre soin de l’ensemble de ses membres. Nous ne pouvons que souligner aujourd’hui ce que nous rencontrons chaque jour :

  • Un monde malade du travail… si on réduit le travail à la subordination. Si le travail n’est plus qu’emploi. Si le seul avenir proposé aux « jeunes » est celui qui consiste à choisir ou subir une carrière, et non à construire leur vie et à vivre des expériences.
  • Les dégâts des logiques libérales à l’œuvre : licenciements massifs, paupérisation, enfermement dans des logiques de classe, appauvrissement de l’alimentation, centrage médiatique sur « ce qui va mal » et invisibilisation des mille lieux et mille espaces où « ça » invente, « ça » créé, « ça » fabrique…
  • La souffrance et désarroi rencontrés quotidiennement dans les métiers dits de la relation (travail social, médical, éducatif, fonctions publiques…) lorsque cette relation devient fonctionnelle, lorsqu’on enferme les personnes dans des rôles (le pauvre, l’habitant, le jeune, le professionnel, etc.).

Ce que nous proposons

  • Défendre le pluriel dans un monde de singulier(s)… : nous voulons développer la capacité aux pluriels et aux multiples lorsque tout nous pousse vers le singulier et l’unique. Parler des pédagogies et non de la pédagogie, des territoires plutôt que du territoire, des méthodes plutôt que la méthode, et élargir le sens, et ouvrir les débats plutôt que de valider par négligence un sens unique et sacré.
  • Être des artisans et travailler comme tels… avec nos savoir-faire, nos expériences. Avec les singularités de nos terrains. Avec le souhait et la difficulté de transmettre ce que nous avons forgé, de le partager sans l’imposer.
  • Considérer que la transmission, son souci et les façons de l’agencer, ne peuvent être du seul ressort des formateurs et organismes de formation. Parce que chacun, chacune devrait pouvoir envisager de transmettre quelque chose. Parce qu’on ne maîtrise que ce que l’on peut transmettre à d’autres, on ne sait que quand on explique, on ne s’approprie réellement que quand on donne.
  • Plutôt que des « métiers » de la formation, nous proposons de penser des fonctions, des missions qui peuvent s’articuler à d’autres responsabilités, à d’autres savoirs, à d’autres expériences. Le mouvement en cours de professionnalisation des formateurs nous semble alimenter sa normalisation et son industrialisation.

À quoi on se heurte aujourd’hui ?

Nous voulons des formations qui respectent ce que nous sommes… Ce que nous défendons en tant que militants éducatifs, organismes de formation ou formateurs, nous le défendons aussi pour nous-mêmes et pour à la formation de nos salariés, responsables, bénévoles, jeunes entrants dans nos structures. Or :

  • Nous déplorons les difficultés de prise en charge de formations transversales, méthodologiques au profit de formations qui s’affichent plus sectorielles et/ou techniques,
  • Nous constatons le manque de considération pour les formations qui s’intéressent aux savoir-être au détriment de celles qui annoncent et valorisent les seuls savoirs techniques ou les outils,
  • Nous sommes désespérés de voir fleurir de tous côtés les outils du management -dont les dégâts sont par ailleurs effroyables dans les entreprises du secteur marchand- alors que nous sommes des organisations où la hiérarchie est très faible et les modes d’organisations plus collectifs et souples.
  • Nous cotisons auprès d’OPCA [2] dont le rôle est en principe de répondre aux besoins de ses adhérents. Avec les réformes en cours depuis .., nous ne trouvons plus ni espace de dialogue, ni zone d’élaboration commune, ni fonction de conseil adaptée à nos besoins auprès des OPCA, régions, Pôle emploi, etc. Nous ne pouvons que constater également le désarroi des personnes et services chargés de faire appliquer des principes chaque année un peu plus rigides, un peu plus normatifs, un peu moins en lien avec les réalités sociales et professionnelles que nous rencontrons chaque jour.

Depuis les années 1960, nous sommes insidieusement et progressivement passés de l’éducation populaire à l’éducation permanente, puis à la formation permanente puis continue et ensuite à la formation professionnelle, chômage structurel oblige. Et il ne s’agit pas seulement d’effet de langage ou de communication, mais bien de l’intégration progressive et profonde par tous des sous-entendus du langage : d’éduquer (étymologiquement : permettre l’élévation) à former (mettre dans un moule) le changement de finalité est assez visible. De populaire à professionnelle, inutile de discourir sur le changement d’intentions, d’enjeux et de valeurs à l’œuvre.

Que des groupes de pression politiques ou professionnels qui militent pour un capitalisme moins régulé et l’orientation des fonds publics au service des profits de possédants appuient dans ce sens est désolant mais compréhensible, intellectuellement en tout cas. Mais que les personnes, les organisations syndicales, politiques et associatives qui se veulent opposées à ce projet de société fassent alliance et alimentent cette logique est désespérant…

Nous déplorons cet isolement, cette idée de masse qui pousse chaque structure à défendre d’abord son intérêt propre, sa logique marchande individuelle plutôt qu’à tenter des alliances et des démarches collectives. Ce qui nous sépare, les logiques de concurrence et les économies individuelles, sera-t-il plus puissant que ce qui devrait nous rassembler ?

Nous laisserons-nous réduire à la seule vision économique et financière de nos activités ? Accepterons-nous que nos formations soient d’abord sommées d’être rentables, du point de vue des logiques libérales, avant même d’interroger leur utilité, leur intérêt social, leur nécessité d’exister, leur capacité à répondre à des faims et des soifs qui ne trouvent pas leur compte dans le technique à court terme ?

Qui nous sommes ?

Ce « nous » émane aujourd’hui du réseau des Crefad, qui rassemble des associations d’éducation populaire dans différentes régions de France.

Toutes s’inscrivent dans l’économique au sens où toutes ont une force de travail salariée, éventuellement des locaux, des inscriptions locales ou sectorielles diverses…

Toutes ont une multiplicité d’activités, de compétences et d’outils qui les amènent à rencontrer une grande variété de professionnels, jeunes, adultes, de tous secteurs d’activités, au titre d’accompagnement collectif ou individuel, de soutien à l’action publique, d’émergence de projets innovants, de croisements de parcours de jeunes, de formations professionnelles ou universitaires, etc.

Toutes s’appuient sur la formation professionnelle comme un levier d’éducation des adultes ; un levier parmi d’autres mais un levier puissant, qui a du sens et une histoire dont nous sommes partie prenante.

Et toutes se trouvent en complète dissonance avec la manière dont le service public de la formation, de Pôle emploi aux conseils régionaux en passant par la CNCP [3] et les OPCA ,orientent la formation professionnelle. Nous faisions depuis longtemps des constats des finalités différentes, de normalisation à l’œuvre, d’accès restreint aux financements, de logiques d’industrialisation… mais nous nous adaptions, contournions, inventions, bien souvent avec le soutien et la complicité des représentants et représentantes mêmes des structures institutionnelles. Bon an, mal an nous nous en sortions, tentions des concessions et des compromis, acceptant chaque jour ce que nous n’aurions pas imaginé accepter quelques années auparavant.

Mais comme la grenouille qui se laisse peu à peu cuire dans la bassine si on chauffe l’eau très progressivement jusqu’à ébullition (alors qu’un réflexe de survie fait sauter la grenouille hors de la bassine si on la plonge dans l’eau déjà brûlante…), nous voulons aujourd’hui interroger nos pairs, nos alliés : allons-nous nous laisser mourir par l’outil dont nous sommes co-auteurs, outil à la puissance formidable et qui nous échappe ? Nous laisserons-nous déposséder de toute prise sur la formation professionnelle continue au profit de logiques industrielles ?

 


Notes

[1] Approfondir serait nécessaire en distinguant emploi et activité, emploi et travail, travail et œuvre et en posant la question de hiérarchie entre chacun : par exemple, l’emploi crée l’activité ou l’inverse.

[2] Organisme paritaire collecteur agréé.

[3] Commission nationale de certification professionnelle.

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