Avons-nous le pouvoir

La démocratie participative contre la démocratie

Un article de Jean-Pierre Garnier, sociologue et urbaniste, initialement paru dans le hors-série du Monde Libertaire n°39 (15 juillet – 8 septembre 2010), à retrouver ici sur le site Terrains de luttes.

Pour vous donner envie de lire cet article, j’en relève ci-dessous quelques extraits qui m’ont particulièrement marquée.

Extraits choisis

Ces extraits sont nécessairement sortis de leur contexte du fait qu’ils sont extraits de leur texte initial. Je ne peux que conseiller la lecture du texte initial : vous le trouverez ici.


« Je participe, tu participes, il participe, nous participons, vous participez, ils décident »

La plupart des conférences, assemblées et autres réunions « citoyennes », pour ne rien dire des conseils de quartier ou des « budgets participatifs », sont organisées de telle sorte que les participants soient conduits à donner des avis « constructifs », acceptant les termes de la question posée, collaborant au même titre que les « experts » chargés de la formuler, à la production de l’étiquette « acceptabilité », un nouveau label de qualité pour les « projets innovants ». Cette manipulation a été d’autant plus aisée que les « dispositifs » induisant la bonne volonté et la soumission – penser dans le cadre institutionnel et conceptuel où l’on vous dit de penser – sont beaucoup plus faciles à mettre en place, pour les « autorités » ou les « responsables », et surtout moins risqués, que ceux qui permettraient de poser les questions qui gênent.

« Qui participe ? Qui ne participe pas ? Et pourquoi ? », se demande-t-on souvent dans les cercles de réflexion inféodés aux détenteurs du pouvoir. Une question, qui permettrait pourtant de répondre aux autres, brille par son absence : participer à quoi ? À la prise de décisions ou aux mécanismes mis en place pour faire participer ? Ce n’est pas exactement la même chose.

Pour quelle(s) raison(s) se creuse-t-on – passez-moi l’expression – le citron à vouloir « impliquer », comme on dit, à tout prix « ceux qui sont aux marges de l’espace public et d’ordinaire éloignés des processus de décision » ?
(La citation est de Marie-Hélène Bacqué et Yves Sintomer, dans La démocratie participative inachevée, Adels – Yves Michel, 2000)

On peut admettre que des acteurs institutionnels, élus locaux en tête, puissent considérer que « la question de la participation populaire est fondamentale » (selon les mots de Pierre Zémor, dans Pour un meilleur débat public, aux Presses de Sciences Po, 2003). Mais ils ont une curieuse manière d’expliquer, eux-mêmes ou par la bouche ou l’écran d’ordinateur de leurs chercheurs, en quoi et pourquoi. Affirmer, par exemple, que, « pour être à la hauteur de ses ambitions d’inclusion politique et assurer sa légitimité, la démocratie participative a besoin de toucher un public large et diversifié » (dans La démocratie participative inachevée, op. cit.), c’est tout simplement verser dans la tautologie. Car cela revient à affirmer que la démocratie participative a besoin de faire participer un maximum d’habitants. Les « ambitions » et la « légitimité » invoquées en l’occurrence sont-elles bien celles de la démocratie participative ? Ne seraient-elles par plutôt celles des autorités qui s’échinent à la mettre en œuvre… ou en scène ?

« La démocratie participative s’apparente à une série d’exercices de communication dans lesquels l’enjeu réel est bien plus de signifier l’intention de faire participer que de faire participer réellement. La posture est ici beaucoup plus importante que le contenu. Avant d’être un nouvel art de gouverner, la consultation pourrait n’être qu’un nouvel art de communiquer ».
Luc Blondiaux, dans Le nouvel esprit de la démocratie, Seuil, 2008.

Chacun sait – même s’il est de bon ton de faire mine de l’ignorer – que la promotion de la démocratie participative, au plan idéologique, comme en pratique, au travers des procédures et des procédés présentés sous cette appellation, a précisément pour finalité de pallier la crise de la démocratie représentative, et non de l’ériger en alternative. Ce qui équivaudrait, si l’expression avait un sens autre que pléonastique – a-t-on déjà entendu parler, dans les discours autorisés, d’une démocratie où la participation du peuple serait expressément bannie ? -, à opter pour la démocratie directe.

Je proposerai de recadrer le débat sur la participation à partir de trois questions :
1- Est-il interdit d’essayer d’agir localement sur des facteurs globaux, et, en particulier, de réarticuler la « question urbaine » (ou « écologique ») à la « question sociale », c’est-à-dire à la remise en question du type de société qui est la nôtre et de son inscription spatiale ?
2- Peut-on envisager la « mobilisation populaire » autrement que dans son acception et sous sa forme « militaire », c’est-à-dire où l’ « engagement » des citoyens ne résulterait que de l’appel de ceux d’ « en haut » à ceux d’ « en bas » ? Où, en d’autres termes, « la parole » ne serait pas quelque chose que l’on « donne », mais que l’on « prend » ?
3- Conçue comme un « risque » pour la démocratie participative, la démocratie directe ne pourrait-elle pas en être plutôt le parachèvement, c’est-à-dire à la fois la fin et le dépassement, au profit de la démocratie tout court ?
Irréalisme ? Utopie ? Les mobilisations populaires auto-organisées, animées par des collectifs de militants sur les sujets les plus divers ont pourtant déjà fait la preuve de leur capacité à éveiller les consciences, à développer les aptitudes, à imaginer des projets (ou des contre-projets), à résister et à mettre sous pression les pouvoirs en place pour obtenir ce que ceux-ci n’auraient jamais accordé de leur plein gré.

Avec le syntagme « démocratie participative », on a affaire, au plan linguistique, à un pléonasme qui, comme c’est souvent le cas dans la novlangue des discours autorisés, cumule la négation et la dénégation.
La négation, c’est un constat : on reconnaît implicitement l’évidence, à savoir que la démocratie, au sens initial, c’est-à-dire originel et plein du terme, ne peut exister dans le système représentatif, à plus forte raison dans le système capitaliste, tous deux oligarchiques. (…)
Quant à la dénégation, c’est le refus et le rejet de ce que ce constat implique : on feint de croire qu’il pourrait en aller autrement au prix de quelques ajustements institutionnels opérés à l’initiative ou avec l’aval de ceux-là mêmes pour qui l’avènement éventuel d’un pouvoir véritablement populaire ne saurait être une promesse, un idéal ou rêve, mais bien un cauchemar. Ne signifierait-il pas, en effet, le dépérissement voire l’effondrement de leur propre pouvoir ?

Comme le relève le sociologue Mathieu Rigouste (dans un entretien paru dans Article XI le 10 novembre 2009), la « démocratie participative » revient à faire sous-traiter le contrôle de « la population », celle qui appartient aux couches les plus dominées et exploitées, par « la population elle-même », de préférence « éduquée », pour ne pas dire formatée : ces citoyens au-dessus de tout soupçon de complicité avec l’ordre établi que seraient les « militants » associatifs censés représenter les aspirations émancipatrices d’une « société civile » dont on oublie de signaler qu’elle est bourgeoise. En réalité, sous couvert d’œuvrer au « changement social », ils ne militent, consciemment ou non, que pour assurer la continuité de cette société en renouvelant les modalités de la domination.

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