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Community organizing : ce que c’est, ce que ce n’est pas

« Mobiliser les quartiers populaires : vertus et ambiguïtés du Community organizing vu de France »

  • Ce que le Community organizing est, et ce qu’il n’est pas
  • Mobiliser les quartiers populaires

Un article de Julien Talpin publié sur La vie des idées en novembre 2013. Lire ici l’article complet.

En voici quelques extraits choisis, l’idée étant de vous donner envie de lire tout l’article…

Extraits choisis

Ces extraits sont nécessairement sortis de leur contexte du fait qu’ils sont extraits de leur texte initial. Je ne peux que conseiller la lecture de cet article.


 

Le Community organizing incarne la frange radicale de l’empowerment. Il apparaît comme une des formes, minoritaire, politisée et critique, du recours à la société civile aux États-Unis.

Ce que le Community organizing est, et ce qu’il n’est pas

De façon idéal-typique, les « community-based organizations » (CBO) peuvent prendre trois formes distinctes :

  • Les associations de service
  • Le développement communautaire
  • Le Community organizing
Différence entre associations de services et Community organizing

La majorité des CBOs sont des prestataires de services sociaux : accès au logement, accompagnement à la recherche d’emploi ou pour les procédures administratives, soupes populaires ou aide aux devoirs.
Ces organisations peuvent être plus ou moins politisées, et leur spécificité est d’assurer principalement des services à la population grâce à l’implication de « volontaires » bénévoles, participation vue comme une source d’empowerment individuel.

Si les associations de Community organizing assurent parfois certains services (soutien scolaire, réinsertion des détenus…), ceux-ci ne sont que secondaires. Elles se concentrent surtout sur un travail de mobilisation des habitants des quartiers pauvres dans le cadre de « campagnes » visant la « justice sociale ».
Le Community organizing est un processus qui permet « aux gens de se mobiliser par eux-mêmes pour obtenir des gains substantiels et bénéficiant aux groupes les plus défavorisés ».

Différence entre développement communautaire et Community organizing

Parallèlement, on observe un glissement du Community organizing au développement communautaire.
Les Community Development Corporations reçoivent des fonds fédéraux pour assurer le développement économique ou la rénovation du patrimoine immobilier des quartiers urbains sinistrés. S’il s’agit d’améliorer le sort des habitants des zones marginalisées, on ne peut pas assimiler cette démarche au Community organizing.

En effet, le Community organizing assure l’autonomie de son action à l’égard des pouvoirs publics. Il se finance principalement grâce à des fondations et aux cotisations de ses membres.
Les organisations communautaires visent à rassembler tous les acteurs d’un territoire (églises, écoles, syndicats), mais de façon autonome des pouvoirs publics. Le rapport à l’État y est dès lors très différent : relais dans le cas du Community development, acteur critique dans celui du Community organizing.

L’essentiel du travail des Community Development Corporations consiste à réhabiliter puis gérer des logements à prix modérés dans les quartiers pauvres, à susciter la création de PME locales voire ‘un « capitalisme noir ». Leur activité s’élargit souvent à la gestion de crèches, d’écoles et de services de formation dans le but d’accroître l’employabilité des habitants. Compte-tenu de la professionnalisation requise pour que le modèle fonctionne, la participation de la population est souvent réduite à la partie congrue.

Le développement communautaire s’inscrit en outre dans un mouvement de privatisation de l’État social par le recours à la société civile.
Il incarne le versant néo-libéral de l’empowerment.

Une différence fondamentale

D’un côté, il s’agit de mettre tout le monde autour de la table pour améliorer la gestion d’un quartier dans une perspective de développement économique. On défend alors une logique reposant sur le marché, où associations, pouvoirs publics et entrepreneurs travaillent main dans la main.
De l’autre, il s’agit de l’auto-organisation collective et autonome des quartiers populaires visant à créer un rapport de force avec les institutions, pour ne s’asseoir à la table des négociations qu’après avoir fait entendre ses revendications par l’action collective (manifestations, pétitions, sorties médiatiques, etc.).

« Eux ils ont l’argent, nous on a le nombre »

Différence entre les mouvements sociaux et le Community organizing

Le Community organizing aux États-Unis entretien toujours un rapport conflictuel aux institutions et aux élus. Cela ne signifie pas que, dans un second temps, ces organisations ne peuvent entrer dans une dynamique plus coopérative. À cet égard, les organisations communautaires cherchent à ce distinguer des mouvements sociaux, à qui elles reprochent leur manque de « pragmatisme » et surtout de revendications concrètes et gagnables.

Différence entre associations de plaidoyer et Community organising

La règle d’or du Community organizing est « qu’il ne faut pas faire pour les gens ce qu’ils peuvent faire par eux-mêmes ».
Dès lors, il se distingue des mouvements d’ « advocacy » (qui signifie littéralement en anglais « parler au nom de ») pour permettre une prise de parole directe des habitants des quartiers paupérisés.

Les organisations communautaires ont néanmoins conscience du fait que la parole des quartiers populaires n’existe pas à l’état brut ou spontané, qu’il faut la faire émerger. Une des spécificités du Community organizing, au regard d’autres formes d’actions collectives, est par conséquent un travail politique considérable de recrutement et de formation des habitants.

La mobilisation des quartiers populaires

Dans une perspective de Community organizing, la mobilisation des quartiers populaires peut prendre deux formes principales.

Rassembler des collectifs…

C’est le broad-based, institution-based ou faith-based organizing.
Il s’agit de rassembler les collectifs (églises, écoles, syndicats, associations, etc.) présents sur un territoire pour mener des campagnes spécifiques (sur le logement, la santé, l’éducation, les transports, etc.).
Le rôle des organizers est ici de nouer des relations avec les leaders des [collectifs].

Ce mode de mobilisation relève de la tradition alinskienne.

… Ou mobiliser des « non-organisés »

Il s’agit de cibler des habitants qui ne participent initialement à rien, aucune association ou église, et qui constituent en général la population la plus défavorisée.
Cette forme de mobilisation demande un travail organisationnel plus important que la précédente. Le nombre d’organizers est donc plus important, chacun est associé à un quartier où il doit conduire une « power analysis » pour repérer les acteurs qui comptent sur un territoire, puis labourer le terrain, rencontrer les gens et repérer les problèmes saillants des habitants afin de les mobiliser.

Ce mode de mobilisation pourrait être qualifié de « post-alinskien ».

Une mobilisation contre un pouvoir « vertical »

Alors que parfois les working poor prennent pour cible ceux dont ils veulent se distinguer (dealers, membres de gangs, sans abris, et plus largement la population la plus marginalisée socialement et sans emploi), les organisations étudiées ne regardent pas vers le bas, mais vers le haut. Les adversaires ne sont pas intérieurs, mais du côté des pouvoirs publics, des grandes entreprises et des promoteurs immobiliers.

[Julien Talpin raconte une scène qu’il a observée lors d’une réunion publique de Community Coalition au cours de laquelle les habitants, parlant des problèmes qu’ils rencontrent au quotidien, s’en prennent à d’autres habitants. Le directeur de l’organisation a alors pris la parole dans des termes révélateurs des normes discursives de l’organisation :]
« Quand je regarde la prostitution, la saleté, le trafic de drogue, je vois des problèmes, mais avant tout des symptômes. Alors, oui, on pourrait emprisonner celles et ceux qui vendent leur corps, de la drogue ou qui sont à l’origine de la saleté, mais ça ne va pas régler le problème. Ce que Community Coalition essaie de faire, c’est de s’attaquer à la racine du mal : le chômage, des écoles à la dérive, un système d’adoption inefficace… Si nos écoles fonctionnaient correctement, les jeunes ne traîneraient pas dans la rue. Mais la plupart du temps, on aime s’en prendre aux individus, distinguer les bonnes des mauvaises personnes. À Community Coalition, on essaie de regarder la structure du système […]. Et la racine, c’est la façon dont la ville donne la priorité à certains quartiers sur d’autres ».

 La démocratie interne

La question du rapport entre organizers et habitants est centrale. Dans la mesure où l’objectif du Community organizing est de permettre aux gens de se mobiliser et de parler par eux-mêmes, le risque de domination des organizers doit en permanence être combattu.

La formation des participants, via des séances d’éducation populaire mais aussi par l’action, apparaît essentielle, les organisations cherchant à accroître le « leadership » de leurs membres, entendu notamment comme la capacité à parler en public au nom du groupe et à maîtriser les dossiers techniques et politiques.

Le risque est alors que se réalise la « loi d’airain de l’oligarchie » définir par Roberto Michels : que les leaders accroissent leurs capacité d’action de façon telle qu’ils se détachent à leur tour de la base.

Quelles caractéristiques pour un bon organizer ?

Une question très présente dans les discussions informelles, mais peu théorisée, est de savoir si un bon organizer doit être « à l’image » de la population qu’il cherche à organiser.
Ce qui est sûr, c’est qu’il faut avoir une attention permanente à ce que les organizers ne se pensent ni ne soient perçus comme une avant-garde, partie la plus politisée et éduquée du quartier qu’ils veulent mobiliser.

Une importation en France ?

En France, on peut observer trois tendances qui se réclament du Community organizing, qui rassemble ainsi sous une même bannière des acteurs aux pratiques relativement différentes :

  • Certains groupes et initiatives locales s’inspirent directement du modèle du Community organizing, reprenant notamment sa conception du pouvoir, s’inscrivant dans une démarche conflictuelle et autonome des pouvoirs publics.
    Par exemple : L’alliance citoyenne de Grenoble.
  • D’autres, cherchant à renouveler la politique de la ville, défendent une conception plus proche du développement communautaire.
  • Et une troisième tendance s’inscrit dans une démarche libérale mettant en avant l’entreprenariat des leaders de quartier.

L’expérience américaine indique (au moins) deux voies possibles et difficilement conciliables. Au-delà de la fascination pour l’Amérique, la piste du Community organizing est riche d’enseignements. Si les banlieues françaises ne sont pas des déserts politiques, certaines pratiques éprouvées pourraient contribuer à cet empowerment tant recherché face à la fragmentation et aux difficultés de l’action collective qu’elles connaissent. Difficile cependant d’imaginer qu’une telle démarche puisse être impulsée d’en haut par des élus qui ont peu à y gagner.

Le Community organizing va chercher les gens où ils sont et n’attend pas que la population participe spontanément. Il faut pour cela partir des problèmes soulevés par les habitants, tels que le logement, l’emploi ou la discrimination – qui se trouve aujourd’hui au cœur de « l’économie morale des banlieues françaises » mais est peu prise en charge collectivement. L’alliance et la politisation des espaces d’agrégation existants dans les quartiers populaires (centres sociaux, lieux de culte, clubs de sport, associations, etc.), de façon autonome des pouvoirs publics, pourraient contribuer à enrayer une spirale de marginalisation qui paraît sans issue.


N.B. : Il s’agit là d’extraits de l’article de Julien Talpin. Les coupes faites pour extraire ces extraits peuvent perturber la compréhension du discours de ce dernier. C’est pourquoi la meilleure chose à faire est de lire son article en entier !

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