Constuire l'autonomie

Construire l’autonomie – Se réapproprier le travail, le commerce, la ruralité

Je reproduis ici la préface du livre « Construire l’autonomie – Se réapproprier le travail, le commerce, la ruralité », publié par l’Offensive Sociale et Libertaire (OSL) en 2013 aux éditions L’échappée, dans la collection Pour en finir avec.

Dans ce livre, dont je vous conseille la lecture, on trouvera quatre parties :

  • Travail, quel sens ? Revaloriser les savoir-faire et la culture de métier
  • Un commerce sans capitalisme. Retrouver de l’autonomie dans les échanges
  • Nous voulons la terre ! La ruralité comme espace de résistance
  • Précaires pourquoi ? S’affranchir de la dépendance économique


« Il fut un temps où les ouvrier-es prenaient la clef des champs. Las-ses de leurs conditions de travail, excédé-es de recevoir des ordre d’un patron, ils et elles quittaient l’usine. La possession personnelle d’une parcelle de terre cultivable était alors une formidable caisse de grève : elle fournissait de quoi vivre à celles et ceux qui n’avaient plus de gagne-pain. D’ailleurs, « jusqu’à la fin du XIXè siècle, certains ouvriers attendaient encore l’arrivée de la saison des travaux des champs pour revendiquer ». Qui aujourd’hui peut suspendre son activité salariée du jour au lendemain ? Nombre d’employé-es endetté-es ont déjà dépensé leur paie à peine virée sur le compte : crédit-maison, crédit-auto, crédit-canapé, découvert bancaire, carte bleue à débit différé…

Dans notre société, la question du travail se joue bien au-delà des problèmes liés au temps qu’on y passe, au pouvoir d’achat, ou à la durée des congés payés – ces revendications qui, soit dit en passant, fondent toujours le syndicalisme français. Elle a trait, plus fondamentalement, à la condition salariée.

Le salariat

L’histoire du salariat est celle d’une dépossession de nos moyens d’existence. Dès ses débuts, le capitalisme instaure en effet ce qui deviendra le fil directeur de son développement : la privatisation des biens communaux et la suppression de la petite propriété individuelle au profit d’une accumulation du capital entre les mains d’une classe particulière de la société. Dès la Renaissance et tout au long de l’époque moderne, les populations rurales se voient progressivement privées de leurs terres et des espaces qui étaient dévolus à un usage collectif. Ce qui constituait leur principal moyen de subsistance, les champs cultivés et les pâturages qui formaient la base de leur activité agricole et pastorale, mais aussi les forêts qui permettaient de ramasser gratuitement de quoi améliorer le quotidien, se trouvent accaparés au profit des grands propriétaires fonciers et de la bourgeoisie ascendante, et transformés en « sources de revenus ».

Privés de leurs principaux moyens de subsistance, les petit-es producteurs-trices indépendant-es se voient ainsi contraint-es de quitter les campagnes pour les villes, où ils et elles pourront vendre leurs bras, leur force de travail, à une bourgeoisie manufacturière avide de main-d’œuvre à bas prix. Ainsi naquirent simultanément les « ressources naturelles » et les « ressources humaines », autrement dit l’exploitation forcenée des milieux naturels et des classes sociales opprimées… Un processus qualifié par Marx d’accumulation « primitive » ou « originaire », mais qui continue de se produire aujourd’hui dans tous les points du globe, des pays du « tiers-monde », où l’exode rural se poursuit impitoyablement, aux pays dits « développés » où le capitalisme prospère désormais sur la dépossession de nos biens communs les plus vitaux : la capacité de se maintenir en bonne santé (monopolisée par l’industrie pharmaceutique), la créativité individuelle et collective (accaparée par les industries culturelles), et la faculté même de rencontrer nos semblables ou de converser avec eux ou elles (mass media, Internet, réseaux sociaux…).

Dans tous ces domaines, ce n’est pas tant le fait de devoir recourir à des intermédiaires pour survivre qui pose problème – cela a été le lot de toutes les formes de société – mais le fait que ces intermédiaires ne soient plus humains mais machiniques : nous sommes devenus dépendant-es d’une infrastructure technologique gigantesque, mondialisée, dont l’évolution n’est plus guère maîtrisée par personne, même si certain-es y trouvent leur intérêt personnel. Le système est devenu « automate », au sens premier du terme : il se meut de lui-même. Bien-sûr, il y a des choix politiques, économiques, militaires, diplomatiques, etc. Mais ces choix sont précontraints, ils s’effectuent  dans un cadre qui les détermine, dans un spectre relativement restreint de possibilités. Le philosophe Cornelius Castoriadis parlait ainsi de la technologie capitaliste comme choisie dans un spectre de techniques possibles en un moment donné, en fonction de deux critères : accroissement du profit (valorisation du capital), et maintien de la subordination des travailleurs et travailleuses dans le processus de travail.

Et bien-sûr aussi il y a des dirigeants qui prennent des décisions, planifient des stratégies, etc., mais ils restent des élites de fonction, remplaçables, auxquels se substitueront d’autres dirigeants s’il le faut : en Russie comme en Chine ou à Cuba, c’est ce qu’ont montré les marxistes-léninistes malgré eux, en croyant qu’on pouvait mettre fin au capitalisme en changeant simplement de classe dominante.

L’homme moderne se moque facilement du paysan de jadis qui refusait de troquer sa charrue en bois contre celle fabriquée en acier, plus « performante ». Quel être borné ! Mais ce qui prévalait dans un tel comportement, c’était la préservation d’une autonomie matérielle : s’équiper de machines en acier signifiait dépendre de l’industrie qui les fournit, et du marché qui les met en vente, et donc prendre un double risque quant à la qualité de l’objet et quant à l’évolution de son coût. La charrue en bois, elle, était fabricable et réparable à domicile ou dans les environs. Ce temps-là semble bien révolu. L’iPod, objet sans aucune vis apparente, est l’emblème de cette mort du bricolage. Une fois en panne, personne ne s’aventurerait à ouvrir cette petite boîte. Pas même les services après-vente, qui ne réparent pas mais remplacent. Notre dépendance aux fabricants et au marché n’est plus à démontrer. Nous ne pouvons plus compter sur notre ingéniosité, notre inventivité…

Dans la plupart des domaines, notre autonomie se réduit aujourd’hui à un contrat de garantie, et chacun vit dans l’attente inquiète du prochain dérèglement de la finance mondiale ou de la prochaine catastrophe industrielle. La précarité n’est pas seulement l’expression d’une fragilisation du statut économique du travailleur et de la travailleuse, elle est un phénomène structurel du capitalisme, sa condition métaphysique pourrait-on dire, qui touche tous les rapports sociaux et toutes les formes de conscience et de subjectivité, déstabilisés par le renouvellement incessant des technologies, des marchandises et des dispositifs normatifs (codes juridiques, règlements administratifs, etc.).

Du côté de la production…

Du côté de la production, l’avènement du travail contractualisé dans un contexte de révolution industrielle a brisé la réalisation de métiers complexes pour les diviser en besognes précises, encadrées, minutées… Les savoir-faire liés à des professions spécifiques, auxquels se soudaient des modes de vie, ont été détruits pas à pas.
Pendant la révolution industrielle, l’une des tendance profonde du capitalisme était de parvenir à une main-d’œuvre interchangeable afin de lutter contre un contrôle ouvrier du marché en fonction des aptitudes spécifiques de chacun-e. Le but étant de mettre tout le monde en concurrence, et d’avoir le plus de concurrent-es possible afin de faire descendre les salaires, le capitalisme avait pour ambition de transformer les individu-es en être monotâches.
On mesure là la cruauté d’un système dont la vérité essentielle est la mutilation de l’être humain, sa réduction à un ensemble de gestes et de comportements standardisés.
Toutefois, même si cette évolution du travail reste vérifiable pour les catégories de la population contraintes aux travaux les moins qualifiés et les plus répétitifs, la tendance actuelle du capitalisme, après avoir décomposé les anciens métiers par la division spatialisée des tâches, est maintenant de recomposer l’activité salariée par l’addition exponentielle de tâches. La perspective est celle d’une polyvalence et d’une « flexibilité » qui empêchent toute acquisition d’une maîtrise parfaite de l’activité comme toute élaboration d’un travail réellement bien fait, parachevé. De plus en plus, on demande à tout le monde de faire plusieurs choses à la fois, et parfois très loin de ce qui avait été convenu à l’origine – cela sans même poser la question de l’utilité sociale ou des conséquences de ce qui est fait.
Le ou la journaliste de la presse écrite tend à se faire aussi photographe, maquettiste, correcteur-trice, informaticien-ne, etc. On demande au professeur-e de mathématiques de devenir aussi professeur-e d’histoire de l’art, de français ou de toute autre discipline, et souvent même accompagnateur-trice, documentaliste, comptable…
Là où les connaissances contextualisées de l’ouvrier-e ou de l’employé-e lui permettaient d’exercer son esprit critique sur la production et de ressentir de la satisfaction autour de réalisations achevées, le candidat-salarié est aujourd’hui repéré au travers de compétences transversales qui célèbrent son adaptabilité à l’évolution du marché et des technologies. Finalement, ce qui est privilégié, c’est la capacité de l’entreprise et du travailleur ou de la travailleuse à créer de la valeur. L’ensemble des métiers est aujourd’hui pollué par l’ « esprit marketing » : la préoccupation de « vendre » précède le sens de la production. Et tout le monde est convié à participer à cette danse macabre, y compris les ami-es mis à contribution dans les réunions Tupperware à la maison, ou pour conseiller des vêtements de marque à prix modiques sur leurs blogs personnels.

En parallèle…

En parallèle, nos vies sont encombrées d’objets. Une croissance de nos besoins qui remplit les pièces de nos maisons de matériel dont, parfois, on n’imaginait guère l’existence 50 années auparavant. Certains nous sont même devenus indispensables : frigos, téléphones, portables, voitures… Bref, « nous achetons une voiture pour aller travailler, et nous travaillons pour acheter une voiture »‘. La boucle est sans fin.

Cette croissance de nos besoins a rendu surpuissants ceux qui les gèrent, au premier rang desquels la grande distribution et les industriels de l’énergie. Si le producteur possède sa figure alternative (paysan-ne bio, petit artisan…), si le consommateur a également la sienne (boutique équitable, bar associatif, librairie autogérée…), la distribution des produits, lien entre ces deux figures, ne souffre d’aucune expérience dissonante. Cherchez un transport de fret alternatif ! Boire son café ou partir en voyage un peu loin : dans tous les cas on passe par une multinationale. Quant à la production d’énergie, elle est sévèrement encadrée : celles et ceux qui produisent leur propre électricité sont par exemple obligé-es de la revendre au réseau EDF.

Car l’État vient compléter ce processus de dépossession et d’aliénation. Sous l’Ancien Régime et au XIXè siècle, il avait pris toutes les dispositions nécessaires pour appuyer le mouvement de privatisation des terres – les « enclosures » – et mettre en place un contrôle physique des populations arrachées à leur terre et livrées à elles-mêmes, au moyen de lois réprimant le vagabondage ou par le développement des polices. Aujourd’hui, il continue dans le même chemin. La carte d’identité et les autres dispositifs d’identification sont le prolongement des livrets ouvriers dont le but était de maîtriser les flux de travailleurs-marchandises. De la même manière qu’organiser le déplacement de la main-d’œuvre au profit des patron-nes d’usine nécessitait de contrôler les allées et venues, carte d’identité et autres badges ou puces RFID permettent actuellement de gérer un accès différencié aux espaces et aux services pour des citoyens-salariés jetés dans une mobilisation incessante.
La folie gestionnaire va jusqu’à organiser le rapport que nous pouvons avoir à notre propre corps. Nous sommes bombardé-es de messages normatifs, hygiénistes et infantilisants : ne pas fumer, ne pas manger trop gras, ne pas s’exposer au soleil, faire du sport, manger cinq fruits et légumes par jour, se laver les dents pendant trois minutes tout en faisant bien attention à ne pas laisser couler le robinet…

L’État, en s’appuyant sur le projet politique réformiste de certaines fractions du mouvement ouvrier, a même réussi à prendre possession des outils que ce dernier avait développés pour garantir l’indépendance des classes dominées. Ainsi, les mutuelles ouvrières, en devenant notre protection sociale, ont été abandonnées aux mains de gouvernants peu scrupuleux. Il en va de même pour les bibliothèques, à l’origine populaires et maintenant rentrées dans le giron de l’État et des municipalités, ou encore du placement des travailleurs et travailleurs, jadis effectué sous le contrôle des ouvrier-es eux et elles-mêmes, qui pouvaient organiser collectivement le boycott des employeurs offrant de mauvaises conditions de travail : ce qui était l’apanage des Bourses du travail est devenu aujourd’hui le monopole de Pôle emploi.

Retrouver de l’autonomie

La lutte pour préserver de l’autonomie, conserver une liberté d’agir, de juger, de penser traverse l’histoire du monde paysan comme celle du mouvement ouvrier. Aujourd’hui encore, tout autour de la planète, des hommes et des femmes souhaitent se défaire de l’étau qui les enserre, se séparer des logiques capitalistes et gestionnaires, ou éviter qu’elles ne viennent les coloniser. Et ce n’est pas l’apanage de quelques mouvements révolutionnaires. En effet, que ces aspirations soient formulées ou non, chacun-e peut ressentir les effets exécrables de la dépendance matérielle à des formes d’activité salariée de plus en plus absurdes : dégradation de la vie sentimentale, des rapports sociaux, de toute forme d’épanouissement intellectuel…

Depuis plusieurs décennies, c’est sur cette base que des individu-es et des collectifs entreprennent de reconquérir une autonomie matérielle en mettant à distance la société de consommation, en se détachant de l’État autant que possible, en rompant avec le salariat ou en inventant d’autres manières de travailler. Refuser d’acheter systématiquement le dernier gadget technologique à la mode, prendre des cours de menuiserie pour quitter un emploi déprimant et trouver un nouveau gagne-pain, ouvrir un petit commerce de bouche ou fonder une coopérative avec quelques amis, s’installer à la campagne pour cultiver la terre… Autant d’alternatives qui avaient émergé dans la fièvre utopique de l’après-68, mais qu’on retrouve aujourd’hui dans un nouveau contexte, plus modestes dans leurs ambitions, ce qui ne les empêche pas d’être souvent plus radicales dans leurs analyses, et fréquemment instruites par les échecs et les réussites de leurs prédécesseurs.

On pourrait bien-sûr considérer que ces expériences entrent en résonance avec la propension des sociétés contemporaines à vanter l’autonomie des individu-es. Du management néolibéral au « développement personnel », on leur enjoint de se réaliser eux et elles-mêmes, d’inventer leur vie, de faire preuve d’initiative pour « devenir ce qu’ils sont ». Avec à la clé une fragilisation psychique des personnes, rendus seules responsables de leurs échecs éventuels. Car dans les faits, autonomie signifie le plus souvent adaptation. Et on ne peut guère s’adapter à un monde de plus en plus déshumanisé.

Pire encore : de l’ « entrepreneuriat punk » à la firme high-tech, l’autonomie et le « do it yourself », promus dans les années 1970-80 comme des valeurs politiques subversives, sont devenus aujourd’hui les slogans d’un capitalisme de coproduction, voire d’autoproduction : celui qui laisse aux utilisateurs-trices le soin de réserver leurs billets de train ou leurs places de cinéma, de personnaliser leurs vêtements, de dessiner leurs objets du quotidien (imprimantes 3D et fab labs), de publier leurs pensées sur support numérique (blogs, e-books, etc.), ou encore de faire leurs reportages et leurs vidéos pour les diffuser ensuite sur Internet. Résultat : des entreprises qui explosent leurs bénéfices en faisant faire gratuitement au consommateur-trice des activités qui étaient auparavant réalisées par des personnes rémunérées, tout en collant au plus près aux goûts et aux besoins des consommateurs-trices, qui participent ainsi à leur propre exploitation.

Ne nous y méprenons pas. À cette autonomie destructrice, individualisante, nous opposons une autonomie solidaire, caractérisée par le fait que les personnes associées prennent en main leur existence, gagnent en savoir-faire et en intelligence en s’appuyant sur les liens qui les unissent : rapports de voisinage, liens familiaux, affinités électives, amitié, amour.
La grande conquête philosophique du modèle capitaliste a été d’enraciner l’individualisme dans les consciences. En divisant le travail en de multiples tâches, on nous a séparé-es. Depuis le début de la révolution industrielle, les patron-nes combattent les solidarités ouvrières. Le but est de mettre chacun-e sur sa machine de travail, de créer de petites hiérarchies dans l’entreprise pour annihiler toute velléité d’entraide, d’isoler chacun-e devant son écran pour « communiquer avec le monde entier ». Dès lors, au lieu d’être relié-es les un-es aux autres, nous faisons société de plus en plus au travers des entreprises capitalistes et de l’État. Ne pas connaître ses voisin-es qui pourraient arroser les plantes en son absence amène à faire appel à une entreprise de service. Ne pas avoir de proches pour s’occuper ensemble d’une grand-mère grabataire conduit à faire appel à l’administration de la santé publique. Or c’est bien par les coups de main, le partage de savoirs, la création de solidarité que nous retrouverons une indépendance vis-à-vis du capital, de ses technologies, de ses administrations.

En reconquérant l’autonomie, il ne s’agit donc pas de nous isoler, de créer un univers autarcique où nous planterions nos pommes de terre, fabriquerions les murs de notre maison tout-e seul-e et nous soignerions avec des herbes médicinales de notre cru. Comme l’écrivait Bernard Charbonneau, dans ce type de démarche, l’idéal d’autonomie peut très bien se renverser en un rejet de l’interdépendance propre à toute société. Il devient finalement compatible avec une vision individualiste, voire solipsiste, qui consiste à refuser les nécessaires relations avec ses voisins ou ses contemporains pour se concentrer sur soi-même, sa famille, ses ami-es, sa tribu. On en vient ainsi à « changer immédiatement de vie dans une secte ou une communauté en marge de la société globale, laquelle la tolère et même y pousse. Faute de digérer ce corps étranger elle l’enkyste, jouant de sa dureté même qui le rend incapable de gagner l’ensemble. La contre-société est ainsi victime de sa volonté de résister à l’emprise de son ennemi, elle retourne en quelque sorte contre elle-même et vers l’intérieur l’énergie qu’elle ne peut déployer à l’extérieur. Sans le savoir, elle collabore ainsi à l’ordre qui lui interdit de changer quoi que ce soit à la société globale ».

Au contraire, pour construire une autonomie ouverte sur une transformation sociale, il s’agit de poursuivre les échanges de continuer à commercer, mais en se souvenant que commercer renvoyait à l’idée de converser, de parler avec l’autre. Avec pour horizon le dépassement des médiations monétaires.
Car l’argent, en essuyant nos dettes, annule aussi les rapports sociaux, tandis que l’autonomie, elle, se construit dans l’interdépendance, par ces relations complexes où les dettes ne se calculent pas sur un compte bancaire, mais respectent une économie du don et du contre-don, des manières de vivre ensemble, de compter les un-es sur les autres.

L’autonomie à défendre là où elle existe et à construire là où elle a disparu, c’est donc celle d’une organisation du travail où les personnes ont la maîtrise de leurs outils et de leurs ressources, et fabriquent des objets ou rendent des services « dont la production ne peut être planifiée par des fonctionnaires, dirigée par des hiérarchies, et qui répondent aux valeurs intrinsèques de la communauté ». Pour ne pas devenir aliénante, cette organisation du travail, de même que toutes les activités sociales qui lui sont liées, doit résulter de discussions et de décisions où tous les membres de la communauté, considérés de manière égalitaire, auront été « partie prenante ».
Il ne peut donc y avoir d’autonomie matérielle d’une collectivité sans qu’il y règne une liberté politique complète, reprenant de façon raisonnée l’héritage historique des expériences d’autogestion et de démocratie directe.

Cette conception d’une autonomie à reconquérir contre ses dévoiements libéraux retrouve donc finalement les vieux débats de la philosophie politique : à la liberté négative, caractérisée par le refus des contraintes, elle oppose une liberté positive définie par l’engagement actif des membres de la collectivité dans la vie publique.
Et tandis que la première se résume à « la possibilité de faire tout et le contraire de tout sans avoir à reconnaître de limites ni subir de conséquences », la seconde s’affirme « comme élaboration de la responsabilité dans le choix conscient de ses attachements, et comme fidélité à ses engagements ».

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