Ouverture d'esprit

Vous avez dit éducation populaire ?

Joackim Rebecca et Hugues Bazin sont intervenus en mars 2016 à Dunkerque, sur le thème « Vous avez dit éducation populaire ? ». La conférence a été filmée, vous pouvez la visionner ci-dessous. Comme je l’ai trouvée très intéressante, j’en ai noté des parties qui m’avaient particulièrement intéressées.

Source

Hugues Bazin est chercheur indépendant en sciences sociales, coordinateur du Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action (LISRA). Journal d’itinérance.
Joackim Rebecca est sociologue et ancien membre de la SCOP d’Éducation populaire Le Pavé.

Différentes définitions de l’éducation populaire

Par Joackim Rebecca

Définition minimaliste (et sans doute trop large pour être opérante), donnée dans le livre noir de l’éducation populaire :
« L’éducation populaire regroupe toutes les formes d’éducation en dehors de l’école et du champ étatique »

Définition humaniste, par Benigno Caceres, cocréateur du mouvement Peuple et Culture :
« Donner l’instruction à tous et la formation nécessaire afin qu’ils deviennent des citoyens aptes à participer à la vie du pays »
Le courant humaniste de l’éducation populaire (caractérisé comme tel par Joachim Rebecca) s’inscrit dans la tradition de l’idéologie des Lumières, et parie sur l’instruction, la raison, la transformation des individus, pour enclencher et mener un processus de transformation sociale. Changer la mentalité des individus permettra de changer la société.
C’est l’idée de Michel Onfray lorsqu’il crée son Université populaire suite au passage de Jean-Marie Le Pen au second tour des présidentielles. L’idée, reprise à Antoine Vitez, d’un « élitisme pour tous ». Sauf qu’il s’agir d’enseigner à tou-tes la culture légitime, qui n’est autre que la culture dominante.

Définition pédagogiste
Une dérive pédagogiste de l’éducation populaire peut avoir lieu lorsqu’on considère que l’enjeu ne serait que pédagogique, technique : il suffirait de s’outiller pédagogiquement pour libérer la parole, enrayer les inégalités sexistes, etc.
L’idée d’une éducation populaire « pédagogie de la démocratie » considère que la démocratie n’est pas un état, mais qu’il n’y a que des actes démocratiques.

Définition politique, par Alexia Morvan
« Entretenir dialectiquement l’esprit critique sur la réalité sociale et les pratiques d’émancipation pour la transformation sociale ».

Définition sociologique et matérialiste
« C’est le processus éducatif qui permet à des objets pensés, parlés et éduqués, de se constituer en sujets pensant, parlant et s’auto-éduquant. »
Cette définition permet de définir comme espaces d’éducation populaire des espaces qui ne se définissent pas comme tels. Tels que le mouvement ouvrier, féministe, les mouvements autour des Marches pour l’égalité, ainsi que des mouvements de jeunes. Ce sont des mouvements menés par des « premiers concernés ». Des espaces « oubliés de l’éducation populaire ». Des espaces d’auto-éducation des premiers concernés qui ne parient ni sur l’instruction, ni sur la pédagogie, mais vont s’auto-éduquer à partir de leurs mobilisations, de ce qui les affecte. Vision matérialiste de l’éducation populaire.

Lier individu, collectif et social

Par Hugues Bazin (à 18’30)

La recherche-action cherche à toujours lier 3 dimensions : l’individu, le collectif, et le social.

Dimension individuelle

Permettre à l’individu de rentrer dans une capacité réflexive : être soi-même le sujet de sa propre expérience, et produire de la connaissance à partir de sa propre pratique. Être le sujet, et non l’objet, de ce travail.
La pratique produit de la connaissance, laquelle modifie la pratique, ce qui produit de nouvelles connaissances, etc.
Il s’agit d’avoir une analyse critique tout au long de la vie. De faire dialoguer les rôles d’agent, d’acteur et d’auteur.

Dimension collective

Elle repose sur la capacité de formation par les pairs. Il s’agir de créer un « chercheur collectif ».
Dégager une problématique et des questions qui concernent le collectif, et de mettre en place des actions autour de cela.
Mobiliser l’intelligence collective pour travailler sur la complexité, et développer un travail d’expérimentation.
Mettre en œuvre des compétences collectives non répertoriées comme compétences individuelles : des compétences qui ne se mobilisent que sous forme collective. Ce sont des compétences très importantes, mais qui sont très difficiles à valider et à répertorier.

Dimension sociale

Inscrire l’action dans un rapport social, et prendre conscience qu’on est un acteur historique de la société. Comme a pu l’être le mouvement ouvrier.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui nous permet de nous inscrire dans un rapport social et de nous sentir vecteur de changement social ? Les rapports de luttes sont le plus souvent des mouvements invisibles. Ainsi, aujourd’hui, peut-être que les mouvements de société les plus intéressants, ceux qui permettent de poser des enjeux politiques, ce sont ceux qu’on a du mal à nommer. Et, si on ne les nomme pas, c’est peut-être parce qu’on ne veut pas qu’ils prennent le pouvoir.
Ce qui permet de se dire que peut-être qu l’éducation populaire existe aujourd’hui dans des endroits qu’on ne soupçonne pas, et qui ne se définissent pas comme tels.

Le Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action a pour principe de se dire que la seule façon de capter les forces sociales émergentes est de partir des situations. Ce n’est pas « nous » qui les créons, qui les provoquons, il n’y a pas d’intervention (ce qui est une forme d’éducation populaire, qui apporte l’éducation, la connaissance, le savoir). Il s’agit, à l’inverse, de partir des situations qui émergent, et de créer la possibilité pour les acteurs de créer leurs propres conditions de production de connaissance à partir de cette expérience collective. C’est ça qui va créer de la connaissance, de la formation, des enjeux sociaux (ou pas).

Un renouveau de l’éducation populaire

Par Joackim Rebecca (32’30)

L’éducation populaire n’échappe pas aux rapports de force de son époque. Tout comme le travail social, ou l’école. L’éducation populaire, comme d’autres champs, a été dans une période pauvre notamment dans les années 80 et 90. À partir de la deuxième moitié des années 90, on assiste à un retour de la question sociale. À partir de là, des pratiques d’éducation populaire ont pu revoir le jour, en renouant avec leur tradition critique et politique, et en souhaitant des mobilisations.

À partir des années 2000 ont émergé des Universités populaires, qui étaient très critiques envers les pratiques d’éducation populaire de l’époque (y compris envers les Universités populaires des années 80 et 90 : université pour tous, du temps libre…). Ces nouvelles Universités populaires ressemblaient étrangement aux principes de Condorcet, aux pratiques moralistes et éducationnistes de certains mouvements ouvriers de la fin du XIXè siècle : il s’agit d’éduquer le peuple, tout en installant des salles de sport à l’étage du dessus pour éviter qu’ils aillent au bar… On retrouve cette tradition moraliste, évidemment beaucoup plus raffinée et sophistiquée, dans ces nouvelles pratiques. Michel Onfray crée son Université populaire en 2002 pour éduquer les gens afin qu’ils ne votent plus Front National.
Les courants humanistes ne visent pas la mobilisation collective : le but est une « construction de soi », il s’agit de « changer les individus » (selon les propres mots de Michel Onfray dans son Manifeste pour une Université populaire en 2004). On est donc sur un registre uniquement individuel.

Le courant pédagogiste, lui, produit principalement des transformations collectives. Ce sont des travailleurs sociaux ou des animateurs socio-culturels insatisfaits de leurs pratiques professionnelles, qui cherchent à transformer leurs cadres professionnels (y compris en créant des lieux alternatifs).

Aujourd’hui, de plus en plus, on voit émerger des pratiques qui questionnent à nouveau les rapports sociaux. De nouveaux mouvements qui cherchent à transformer les rapports sociaux, et qui de ce fait embêtent les institutions.
Les pratiques qui renouent avec les rapports sociaux structurels (donc politiques) ne sont pas dans une démarche historique moraliste de l’éducation populaire où il faudrait éduquer les individus, mais plutôt dans une démarche d’auto-éducation, qui souhaite, au contraire, éduquer les institutions. Ce ne sont pas forcément les mots qu’ils emploient, mais c’est bien ce qu’ils font.

Aujourd’hui, l’immense majorité des formations sont dépolitisées. L’Université n’est pas interrogée, ni la responsabilité des enseignants et des formateurs, mais, en revanche, on regrette la dépolitisation des étudiants et des travailleurs sociaux. C’est donc qu’on continue de parier sur une transformation des individus, et non pas sur un regain structurel.
Il s’agit de pointer la responsabilité structurelle des institutions, dans leurs orientations, même si, à l’intérieur de ces institutions, il y a plein de gens qui essaient de faire bouger les choses.

On voit aujourd’hui émerger des formes de conflictualité des rapports sociaux. Conflictualité ne veut pas dire violence : c’est au contraire l’évitement du conflit qui amène à la violence. Et travailler le conflit, ce n’est surtout pas faire de la gestion de conflit (ce qui veut dire dépasser le conflit) : c’est travailler nos contradictions d’intérêt.

Les trois piliers de la transformation sociale

Par Joackim Rebecca (1h11)

Jean Jaurès parle de trois piliers qui se rencontrent, qui sont tout le temps en tension, de la transformation sociale :

  • Le pilier institutionnel : l’exercice du pouvoir
  • Le pilier syndical : l’exercice de la lutte et du conflit, organisation et défense des minoritaires
  • Le pilier alternatif : l’exercice de l’expérimentation

Aujourd’hui, les rapports sociaux sont pacifiés par des artifices tels que le vocabulaire (les chefs sont des managers, le conflit social est le dialogue social, etc.).

Alexia Morvan, dans sa thèse, avance que l’histoire de l’éducation populaire est l’histoire de sa domestication, en trois temps. Son institutionnalisation à partir de 1901 (création du secteur associatif, tiers-secteur alternatif, qui, par définition, ne transforme pas les secteurs principaux), sa professionnalisation (souhaitée par les acteurs eux-mêmes de l’éducation populaire), et sa spécialisation dans les années 80 (dispositifs, méthodologie de projet, évaluation, etc.).

Les avancées sociales, dans l’histoire, ont toujours été arrachées par les dominés contre la volonté des dominants. À chaque fois, les trois piliers définis par Jaurès étaient en tension.
Pour le droit à l’IVG par exemple, il y avait d’un côté les médecins qui pratiquaient des avortements (pratique expérimentale dans des espaces autonomes), d’un autre il y avait un champ de lutte (les femmes ne cherchaient pas à convaincre, mais à faire céder le système patriarcal), et de l’autre l’objet était de créer un droit universel (champ institutionnel).

Aujourd’hui, le milieu association et l’ESS sont trop souvent peu politisés, et font finalement office de lieux d’expérimentation pour le capitalisme (ne serait-ce que, parce qu’en terme de déréglementation du droit du travail, le milieu associatif est à la pointe…). L’ESS a plongé dans le secrétariat d’État en 2001, ravis de la reconnaissance institutionnelle, et en a oublié la dimension de la lutte et la dimension politique. Aujourd’hui, trop de régies de quartier et de crèches parentales sont devenues des zones d’expérimentation où on supprime le droit du travail.

Socialement, les personnes qui mettent leur énergie dans les pratiques alternative (et uniquement là), appartiennent le plus souvent issues de la petite bourgeoisie.

Prendre le pouvoir ?

(1h30)

Beaucoup d’expériences alternatives sont menées par des courants à tendance pédagogiste et/ou libertaire, qui ne veulent surtout pas prendre le pouvoir, mais qui veulent être entendus pas le pouvoir. Socialement, les personnes investies dans ces mouvements ne sont généralement pas les plus pressées par le changement social, car elles ont souvent un fort capital culturel, un très gros capital social. Se poser la question du pouvoir amènerait à des questions qui fâchent, des choses beaucoup moins joyeuses.

Nombre de mouvements militants qui sont très intéressants sur le plan expérimental et alternatif, parce qu’ils inventent plein de choses. Mais, en terme de transformation sociale, ils sont très probablement dans une impasse s’ils ne se posent pas la question du pouvoir (comment le prendre, certainement en en transformant les formes, et sûrement pas dans la démocratie « représentative » actuelle, mais comment le prendre quand même).

Beaucoup d’expériences qui se disent progressistes ne sont pas du tout démocratiques, ont des fonctionnements autoritaires, très hiérarchiques.

Si on veut réinventer les modèles de gouvernance, il faut que les corps intermédiaires et ceux qui se présentent comme l’alternative, arrivent eux-mêmes, à leur niveau, à trouver des formes de gouvernance.

Historiquement, quand on regarde des moments émancipateurs, de transformation sociale, on se rend compte qu’il y avait une prise en compte d’une dialectique domination / émancipation, libération. Aujourd’hui, dans certains mouvements où, socialement, on a le privilège de ne pas trop se poser la question des rapports de domination, on pose la question de l’émancipation et de la libération sans avoir à se libérer. Or cette dialectique là, dans les mouvements historiques de l’éducation populaire, est constamment présente : ce sont des mouvements qui essaient de supprimer ces rapports de domination.

Si prendre le pouvoir, c’est compliqué, c’est tout aussi compliqué d’aller se confronter aux rapports de domination. Et quand on parle de prendre le pouvoir, ce n’est surtout pas ce pouvoir là dans cette forme. Si on reprend les 3 piliers de Jaurès, ils s’appliquent même dans les petits groupes. La Scop Le Pavé s’est auto-dissoute parce qu’elle n’a pas réussi à garder la dimension conflictuelle dans ses rapports sociaux, le garde-fou de l’expression des contradictions, la vigilance permanente vis-à-vis des potentielles dominations à l’œuvre. Ce pilier conflictuel et syndical a été oublié, au profit de « bien gérer le pouvoir et l’autogestion », et puis de toujours inventer des choses expérimentales. Prendre le pouvoir ne se fait donc pas à n’importe quel prix.

Les associations doivent se considérer comme des contre-pouvoirs. Or aujourd’hui c’est peu le cas, car on est dans une logique technicienne et concurrentielle de marché. Il faudrait des contre-espaces partout, qui ait une capacité critique de rappel à l’ordre.
La logique de participation est très pernicieuse en la matière : le problème n’est pas de participer, mais d’avoir un contre-pouvoir. Paradoxalement, plus on invite les gens à participer, moins ils ont le pouvoir de changer les choses. C’est une injonction paradoxale : plus on vous dit qu’il faut faire une chose, moins on veut vraiment que vous le fassiez.

Une réflexion au sujet de « Vous avez dit éducation populaire ? »

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