Alinsky Etre radical

Manuel pragmatique pour radicaux réalistes – Saul Alinsky

Quelques extraits choisis du fameux livre de Saul Alinsky, « Rules for radicals », publié aux États-Unis en 1971, et republié en France sous le titre « Être radical – Manuel pragmatique pour radicaux réalistes ».

L’idée étant de vous donner envie de lire tout le livre…

Extraits choisis

Ces extraits sont nécessairement sortis de leur contexte du fait que je les présente ici hors du texte initial. Je ne peux que conseiller la lecture de ce livre.


 

Prendre le monde tel qu’il est

Si un véritable radical découvre que ses cheveux longs constituent un handicap, une barrière psychologique pour communiquer avec les gens et les organiser, il les fait couper.
Si je devais organiser une communauté juive orthodoxe, je n’arriverais pas en mangeant un sandwich au jambon, à moins que je ne cherche à être rejeté et à avoir une bonne excuse pour me défiler.

En tant qu’organisateur, je commence mon action en acceptant le contexte tel qu’il m’est donné et non tel que je voudrais qu’il fût. Accepter le monde tel qu’il est n’affaiblit en aucune manière ma volonté de le changer selon l’idée que je me fais de ce qu’il devrait être. Si nous voulons changer le monde pour qu’il devienne ce qu’à notre idée il devrait être, il faut le prendre tel qu’il est au départ : autrement dit, il faut agir à l’intérieur du système.

Ce qui empêche un travail efficace d’organisation populaire, c’est le désir de changements rapides et spectaculaires ou l’attente d’une révélation plutôt que d’une révolution.
C’est un peu ce qui se passe dans les pièces de théâtre. Le premier acte présente les personnages et l’intrigue. Au second acte, on soutient l’intérêt du spectateur en développant l’intrigue et en faisant évoluer les personnages. Au dernier acte, le bien et le mal s’affrontent jusqu’au dénouement du drame.

« Le pouvoir est au bout des fusils » est un cri de ralliement absurde quand c’est dans le camp opposé que se trouvent les fusils.

Réforme et révolution

Les réformes doivent précéder toute révolution.
L’homme n’aime pas se retrouver brusquement en dehors de ce qui lui est familier ; il a besoin d’une transition pour passer sans heurt de son expérience familière à une expérience nouvelle. C’est la tâche de l’organisateur révolutionnaire que de secouer les cadres ordinaires de la vie ; il lui faut créer des désillusions, faire naître l’insatisfaction par rapport aux valeurs habituelles ; il lui faut préduire, sinon la passion du changement, du moins un climat de passivité, de résignation et de contestation modérée.

Une révolution sans réforme préalable s’effondrerait aussitôt née, ou deviendrait une tyrannie totalitaire.
S’il y a réforme, […] le peuple ne se lancera pas dans l’action pour changer le monde, mais ne s’opposera pas fortement à quiconque veut le faire. on est alors mûr pour la révolution.
Ceux qui, pour une raison ou une autre, encouragent l’opposition à tout réforme deviennent à leur insu des alliés de l’extrême droite.

Sur la démocratie

Aucun politicien ne peut rester longtemps assis sur une question brûlante si vous la rendez suffisamment brûlante.

Le plus grand ennemi de la liberté individuelle, c’est l’individu lui-même. Les gens ne peuvent être libres que s’ils sont prêts à sacrifier leurs intérêts personnels pour garantir la liberté des autres. Il y a 150 ans, Tocqueville nous donnait ce grave avertissement : si les citoyens ne s’engagent pas régulièrement dans la marche de leurs propres affaires, le gouvernement du peuple par le peuple disparaîtra. La participation des citoyens constitue l’esprit et la force qui animent une société fondée sur le volontariat.

« L’on oublie que c’est surtout dans le détail qu’il est dangereux d’asservir les hommes. Je serais, pour ma part, porté à croire la liberté moins nécessaire dans les grandes choses que dans les moindres, si je pensais qu’on pût jamais être assuré de l’une sans posséder l’autre. La sujétion dans les petites affaires se manifeste tous les jours et se fait sentir indistinctement à tous les citoyens. Elle ne les désespère point ; mais elle les contrarie sans cesse et les porte à renoncer à l’usage de leur volonté. Elle éteint peu à peu leur esprit et énerve leur âme, tandis que l’obéissance, qui n’est due que dans un petit nombre de circonstances très graves, mais très rares, ne montre la servitude que de loin en loin et ne la fait peser que sur certains hommes. En vain chargerez-vous ces mêmes citoyens, que vous avez rendus si dépendants du pouvoir central, de choisir de temps à autre les représentants de ce pouvoir ; cet usage si important, mais si court et si rare, de leur libre arbitre, n’empêchera pas qu’ils ne perdent peu à peu la faculté de penser, de sentir et d’agir par eux-mêmes et qu’ils ne tombent ainsi graduellement au-dessous du niveau de l’humanité ».
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique.

L’ennemi de l’intérieur : l’inertie cachée et pernicieuse qui laisse entrevoir pour notre vie et notre avenir une destruction plus certaine que n’importe quelle ogive nucléaire.

Ne pas se départir de ce que nous avons de plus précieux : le rire. Ensemble, peut-être arriverons nous à atteindre ce que nous cherchons : le rire, la beauté, l’amour, la possibilité de créer.

POURQUOI CE LIVRE ?

Si Machiavel écrivit Le prince pour dire aux riches comment conserver le pouvoir, j’écris Être radical pour dire aux pauvres comment s’en emparer.

Les changements qui ont du sens dans l’histoire ont été provoqués par des révolutions.

Sur les dogmes

Ce livre ne contient ni panacée ni dogme. Je hais et crains les dogmes. Je sais que toutes les révolutions doivent avoir pour tremplin des idéologies, mais il est tragique que dans le feu du conflit ces idéologies tendent à se figer en dogmes rigides, qui revendiquent la possession exclusive de la vérité et les clefs du paradis. Le dogme est le pire ennemi de la liberté humaine et il faut s’en méfier à chaque tournant et soubresaut d’un mouvement révolutionnaire. L’esprit humain, à l’opposé du dogme, luit de cette petite lueur intérieure qui fait douter de la justesse de son point de vue, alors que ceux qui croient, avec une totale certitude, détenir la vérité sont dans l’obscurité, assombrissent le monde par la cruauté, la douleur et l’injustice.

« Chaque phrase que je prononce doit être interprétée non comme une affirmation mais comme une question ».
Niels Bohr, physicien.

J’espère que ces pages contribueront à former les radicaux de la nouvelle génération et à transformer en actions calculées, constructives et efficaces, des réactions passionnées et impulsives qui débouchent sur l’impuissance et la frustration.

Un radical doit être souple, réceptif et doit s’adapter aux fluctuations imprévisibles des circonstances politiques ; il lui faut être suffisamment averti du processus action-réaction pour ne pas se laisser prendre au piège de ses propres tactiques et se voir forcer d’emprunter une voie qu’il n’a pas choisie. Bref, il faut savoir le mieux possible le cours des événements.

Révolution et statu quo

Toutes les sociétés découragent ou pénalisent les idées ou les écrits qui menacent le statu quo prévalant.
Notre société d’abondance nous submerge d’un flot continu de littérature qui justifie le statu quo.

Les écrits révolutionnaires ne peuvent se trouver que chez les communistes, qu’ils soient rouges ou jaunes. C’est le seul endroit où on peut apprendre les tactiques, les manœuvres, la stratégie et les modes d’action qui préparent les révolutions. Comme, dans cette littérature, tout est inscrit dans le langage communiste, révolution devient alors synonyme de communisme.

Dans notre langage, « révolution » est devenu synonyme de « communisme », et « capitalisme  » synonyme de « statu quo« .

Le rejet de la théorie de la causalité

 « On reconnaît un homme libre au doute qui le ronge intérieurement, de ne jamais savoir s’il est ou non dans le vrai ».
Juge Learned Hand

Dans ce monde, l’irrationnel colle à l’homme comme son ombre, de sorte que les gens font le bien pour de mauvaises raisons et qu’ils se justifient après coup en s’attribuant de bonnes motivations.

La solution de chaque problème en crée inévitablement un autre. Dans ce monde, il n’existe de dénouements ni définitivement heureux ni définitivement tristes.

Dès que nous acceptons le concept de la contradiction, nous commençons à percevoir chaque problème comme un ensemble dont le sens est dialectique. Combien de beaux rêves plein de promesses ont tourné en véritables cauchemars ? C’est l’éternelle histoire de la révolution et de la réaction.

Rejet de la théorie de la causalité.
Dans la théorie des quanta [physique quantique], la notion de causalité est en grande partie remplacée par celle de probabilité. À aucun moment de l’étude ou de l’analyse des mouvements de masse ou des tactiques ou de n’importe quelle autre phase des problèmes, on ne peut affirmer que, dans une situation bien déterminée, tel effet se produira. Au mieux, ce qu’on peut espérer réussir est de comprendre les probabilités liées à certaines actions.
Cette perception de la dualité du moindre phénomène est essentielle dans notre compréhension de la politique. Elle nous libère du mythe selon lequel telle approche est positive et telle autre négative. Il n’existe rien de tel dans la vie. Le « positif » d’un homme est le « négatif » d’un autre.
Ce n’est qu’en acceptant cette idée et en anticipant la contre-révolution comme un phénomène inévitable et consécutif à toute révolution que l’on est en mesure de modifier le schéma traditionnel (2 pas en avant, la révolution, 1 pas en arrière, la contre-révolution), en minimisant les effets de celle-ci.

Distinction de classes : une trinité

L’humanité a toujours été divisée en 3 catégories : les possédants, ceux-qui-ne-possèdent-rien et ceux-qui-possèdent-un-peu-et-en-veulent-davantage.

Les déshérités sont comme une masse de cendres froides, pleine de résignation et de fatalisme. Mais au-dedans, ce sont des braises qu’un espoir peut ranimer, comme la mise en œuvre de moyens leur donnant accès au pouvoir. Dès la première étincelle, le feu est sûr de prendre.
La seule puissance des pauvres réside dans leur nombre.

Entre les nantis et les déshérités se trouve la classe moyenne, celle qui a suffisamment pour vivre mais qui en veut davantage. Déchirés entre le désir de préserver le statu quo, afin de protéger le peu qu’ils ont, et la volonté de voir s’opérer un changement dans l’espoir d’en obtenir davantage, les membres de cette classe sont des personnalités déchirées. On pourrait les décrire comme des schizophrènes économiques et politiques.
Ils veulent avoir en main le plus possible d’atouts avant de jouer le poker de la révolution.
Ce sont les conflits d’intérêts et les contradictions au sein de cette classe qui créent le terrain propice à la créativité.

Si ces conflits d’intérêts ont engendré les plus grands meneurs d’hommes de l’histoire (de Moïse à Robespierre en passant par Lénine, Bonaparte et Gandhi), ils ont également créé une espèce particulière qu’une concurrence d’intérêts a figée dans l’inaction. Ces parasites, ces inutiles, font profession de foi dans un changement social capable de réaliser des idéaux de justice, d’égalité de chances, mais ils ne s’engagent pas davantage. Au contraire, ils découragent tout action valable pouvant amener un changement. On connaît leur rengaine : « Vos fins, nous les approuvons, mais pas vos moyens ».

Sur la recherche de sécurité

Il y a plus d’un siècle, Tocqueville faisait déjà remarquer, comme d’autres observateurs de l’Amérique de ce temps-là, que ce qui menaçait le plus l’homme de l’Amérique future était la satisfaction égoïste de ses appétits, doublée du souci exclusif de son propre bien-être matériel.

Changement signifie mouvement, et mouvement friction. Ce n’est que dans le vide sans friction d’un monde abstrait, qui n’existe pas, que mouvement et changement pourraient se produire sans la rudesse et le feu du conflit.

Sans optimisme, à quoi bon continuer ?

La vie est devant nous et si on ne choisit pas de s’éprouver soi-même en relevant tous les défis qu’elle nous lance, on se contente de rester en bas dans la vallée, de vivre une existence monotone, routinière, dont le seul objectif est de préserver une sécurité tout illusoire. C’est ce que choisissent la plupart des gens par peur d’aller au-devant de l’inconnu. De façon paradoxale, ils abandonnent le rêve de ce qu’ils pourraient trouver demain sur les hauteurs, pour un cauchemar permanent, une succession sans fin de craintes journalières, une sécurité bien mince.

La résolution d’un problème en crée un autre, qui naîtra de circonstances qu’on n’imagine pas aujourd’hui. La poursuite du bonheur n’a pas de fin et le bonheur est dans la quête.
L’histoire est un relais de révolutions.

Une grande révolution à faire triompher dans un avenir immédiat consistera à dissiper cette illusion que l’homme peut jouir de son propre bien-être sans se soucier de tous les autres.


Chap. 1 :
CES MOYENS & DES FINS

L’éternelle question « La fin justifie-t-elle les moyens ? » n’a pas de sens en soi.

« La conscience est la vertu de l’observateur, mais sûrement pas celle de l’homme d’action ».
Goethe

Constamment obsédés par l’éthique des moyens utilisés par les pauvres dans leurs luttes contre les riches, ils feraient bien de se demander où ils se situent vraiment politiquement. Ils sont en fait les alliés passifs, mais sûrs, des riches.

« La crainte de se salir les mains en entrant de plain-pied dans l’histoire n’est pas une vertu mais bien le moyen de l’éviter ».
Jacques Maritain

Il n’y a pas plus immoral que le refus systématique de se donner les moyens d’agir.

Quelques règles se rapportant à l’éthique de la fin et des moyens

  • L’importance que l’on attache à l’éthique de la fin et des moyens est inversement proportionnelle aux intérêts que nous avons dans l’affaire (et la distance qui nous sépare du lieu du conflit)

« Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d’autrui »
La Rochefoucauld

  • La façon de juger la moralité des moyens varie selon les positions politiques de ceux qui se posent en juges
    Résistants ou terroristes ?
    Il n’existe pas de guerre où l’ennemi et la cause pour laquelle on se bat soient en demi-teinte.
    Les moyens utilisés contre nous par l’opposition sont toujours immoraux, tandis que nos moyens sont toujours moraux, enracinés dans les valeurs humaines les plus nobles.

Mendoza, à Tanner : « Je suis un brigand, je gagne ma vie en volant les riches ». Tanner répond : « Je suis un honnête homme, je gagne ma vie en volant les pauvres. Serrons-nous la main ».
George Bernard Shaw

  • En temps de guerre, la fin justifie n’importe quel moyen, ou presque.
  • On ne doit jamais juger de l’éthique de la fin et des moyens en dehors du contexte dans lequel se passe l’action.
    Dans la vie, la répétition d’un comportement n’est pas une vertu. Les hommes doivent changer avec les époques ou mourir.
  • Le souci de l’éthique de la fin et des moyens augmente avec le nombre des moyens disponibles et inversement.
    L’analyse et la sélection des moyens disponibles se font sur une base purement utilitaire : est-ce que cela marchera ?
    Mais si l’on n’a pas le lux du choix et si l’on n’a à sa disposition qu’un seul moyen, alors la question de l’éthique ne se pose absolument pas.

« La confiance tranquille d’un chrétien qui tient les quatre As en main ».
Mark Twain

  • Plus la fin désirée est importante, plus on peut se permettre d’évaluer les critères moraux des moyens.
  • De façon générale, le succès ou l’échec constituent un facteur déterminant de l’éthique.
    C’est ce qui fait toute la différence entre le traître et le héros. Un traître qui réussit, cela ne s’est jamais vu. S’il réussit, ce n’est plus un traître mais un père fondateur.
  • Les critères moraux des moyens varient selon que ces derniers sont utilisés à un moment de défaite ou de victoire imminentes.
  • Tout moyen qui s’avère efficace est automatiquement jugé immoral par l’opposition.
  • Vous devez tirer le meilleur parti de ce que vous avez et habiller le tout d’un voile de moralité.
    La disponibilité des moyens déterminera le choix d’opérer ouvertement ou clandestinement, d’agir rapidement ou lentement, de viser des changements larges ou limités, de recourir à la résistance passive ou active, ou tout simplement d’agir.

Trotsky, dans son compte-rendu des « thèses d’avril » de Lénine, rapportait les paroles de ce dernier, lesquelles revenaient à dire : Ce sont eux qui ont les fusils, par conséquent nous sommes pour la paix et la réforme par les urnes. Une fois que nous aurons les fusils, alors nous nous servirons des balles. Et c’est exactement ce qu’il s’est passé.

Sur la même idée, Gandhi n’avait pas de fusils et, en admettant qu’il en eût, il n’aurait eu personne pour s’en servir. Gandhi et ses collaborateurs n’ont pas cessé de déplorer l’impuissance de leur peuple à s’organiser en une résistance violence et efficace pour lutter contre la tyrannie et l’injustice. [Mais] le genre d’opposition à laquelle avait à faire Gandhi non seulement offrait un terrain idéal pour assurer le succès de la résistance passive, mais encore l’imposait comme unique moyen possible. En bref, tellement conscient qu’il était vain de s’attendre à ce que la masse énorme du peuple, plongée dans la torpeur, organise une révolte par la violence, Gandhi s’est servi de l’inertie de cette masse pour l’organiser et en a fait l’instrument de lutte par excellence.
Comme toutes les tactiques, la résistance passive avait été choisie pour des raisons pragmatiques, mais elle faisait aussi office de couverture morale et religieuse ainsi que l’exigeait la situation.

La principale faiblesse de Machiavel, qui  déclaré que « la politique n’a rien à faire avec la morale », était de ne pas comprendre qu’au contraire toute action demande à être recouverte d’un voile de moralité.
Une action ne peut être efficace que si elle reçoit son visa de moralité.

« Les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien ».
Rousseau, Le Contrat social

  • Les objectifs définis doivent prendre la forme de slogans très concis et généraux comme « Liberté, égalité, fraternité », ou « Pour le bien général », ou encore « Pour la poursuite du bonheur », ou « Pain et paix ».

L’attitude morale qui consiste à faire de toute question concernant la fin et les moyens un sujet tabou est typique de ceux qui traversent le champ de bataille de la vie en observateurs et refusent de s’y engager.
La fin et les moyens sont qualitativement interdépendants, au point que la véritable question n’est pas la traditionnelle expression : « La fin justifie-t-elle les moyens ? », mais plutôt : « Est-ce que cette fin justifie ce moyen ? ».


Chap. 2 :
UN MOT SUR LES TERMES

Pouvoir

Si nous nous employons à éviter la force, la vigueur et la simplicité du mot « pouvoir », nous ne tarderons pas à éprouver une certaine réticence à penser en termes vigoureux.

« Pouvoir » désigne « la capacité mentale, physique et morale à agir ».
Or « pouvoir », dans notre esprit, est devenu synonyme de corruption et d’immoralité.
La corruption du pouvoir n’est pas inhérente au pouvoir, mais elle est en nous.

« Qu’est-ce qu’un pouvoir, sinon la capacité ou la faculté de faire quelque chose ? Qu’est-ce que la capacité de faire quelque chose, sinon la possibilité d’utiliser les moyens nécessaires à son exécution ? »
Alexandre Hamilton

« La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique ».
Blaise Pascal

« Pour bien faire une chose, l’homme a besoin de pouvoir et de compétence ».
Saint-Ignace

Il est impossible de concevoir un monde sans pouvoir. Nous n’avons le choix qu’entre un pouvoir organisé ou un pouvoir qui ne l’est pas.
Connaître le pouvoir et ne pas le craindre est indispensable pour l’utiliser de façon constructive et en garder le contrôle.

Intérêt personnel

Pour beaucoup, le synonyme d’ « intérêt personnel » est « égoïsme ».
Les intérêts personnels de chacun sont flexibles et fluctuent.
Ce qu nous appelons la morale constitue un fil continu sur le fond changeant de nos intérêts personnels.
Nous nous retrouvons constamment pris dans les mailles d’un conflit entre nos principes moraux et l’intérêt personnel.

Compromis

Le mot « compromis » évoque les idées de faiblesse, d’inconstance, de trahison de l’idéal, de recul vis-à-vis des principes de la morale.
Mais pour l’organisateur, le « compromis » est un mot magnifique, un mot clef. Il est toujours présent dans le déroulement de l’opération.
Une société libre et ouverte est fondée sur le conflit, périodiquement interrompu par des compromis. Le compromis déclenche un autre conflit qui débouche sur un autre compromis, et ainsi de suite.
Une société dépourvue de compromis est une société totalitaire.

Ego

Celui qui se met entièrement au service de la lutte contre les nantis se trouve engagé dans un combat contre des forces supérieures. S’il n’a pas confiance en lui-même, en ses capacités à vaincre, autrement dit, s’il n’a pas d’ego, alors la bataille est perdue d’avance.

Il ne faut pas confondre les mots « ego » et « égotisme ». Celui qui se poserait en organisateur et serait affligé d’égotisme ne pourrait le cacher aux gens de la communauté qu’il est censé organiser, pas plus qu’il ne pourrait dissimuler longtemps une fausse humilité.

L’égotisme est une réaction de défense, que l’on trouve chez les personnes qui sont conscientes de leur incompétence.

Comment un organisateur peut-il croire en un peuple s’il ne croit pas en lui-même ? Comment peut-il convaincre un peuple qu’il a tous les éléments pour acquérir le pouvoir et qu’il lui suffit de se mettre en marche pour vaincre s’il ne possède pas la même foi en ses propres forces et son propre pouvoir ?

Conflit

Si le « conflit » est lui aussi un mot connoté négativement auprès de l’opinion publique, cela tient à deux facteurs influents de notre société :
– La religion établie a fait sienne une rhétorique du « tendre l’autre joue ».
– L’industrie des public relations façon Madison Avenue, l’hygiène morale de la classe moyenne, a fait du conflit et de la contestation quelque chose de négatif et d’indésirable. Cela fait partie d’une culture publicitaire qui souligne l’importance de vivre en bons termes avec les gens et d’éviter les frictions.

Or le conflit est le cœur même d’une société libre et ouverte.


Chap. 3 :
LA FORMATION DE L’ORGANISATEUR

Découvrir des organisateurs, savoir comment les former, c’est le grand problème de mes années d’expérience dans le domaine de l’organisation.

La formation d’un organisateur requiert de longues sessions de travail sur les problèmes de la pratique, l’analyse des schémas de pouvoir, la communication, la stratégie dans les conflits, la formation et la multiplication des leaders de communautés, la façon d’aborder les nouveaux problèmes.

Sur l’expérience

On ne peut communiquer et comprendre que dans les limites de sa propre expérience.
La plupart des gens n’accumulent pas l’expérience : ils traversent la vie en subissant une série d’événements qu’ils avalent sans digérer. Les événements deviennent des expériences quand ils sont assimilés, quand on y a réfléchi, quand on a fait le lien entre eux et un schéma général, quand on les a synthétisés.

L’imagination de l’organisateur lui permet de s’imprégner des expériences des autres et de les faire siennes, de s’identifier aux autres et d’extraire leurs expériences de leur contexte particulier pour les assimiler et augmenter son champ de connaissance. La connaissance qu’il a des autres conditionne sa capacité à communiquer.

L’organisateur s’abstient d’utiliser une rhétorique étrangère à la culture locale.

Il est essentiel que l’organisateur n’essaie pas de faire semblant.
La franchise est une chose bien différente du manque de respect envers la tradition de l’autre.
Vos interlocuteurs pourront vous être reconnaissants d’être franc s’ils sentent que vous les traités comme des gens et non comme des cobayes, dont on étudie les us et coutumes.

La curiosité

L’organisateur est porteur du germe contagieux de la curiosité, car un peuple qui commence à se poser des questions est un peuple qui commence à se rebeller.

La fonction d’un organisateur est de susciter des questions qui dérangent, qui troublent et créent une brèche dans les schémas traditionnels.

« Connais-toi toi-même ».
Socrate

L’irrévérence

La curiosité et l’irrévérence vont de pair.
Pour celui qui pose des questions, rien n’est sacré.

C’est un paradoxe, car l’irrévérence se nourrit d’une profonde révérence pour le mystère de la vie et d’une incessante recherche de signification.

L’imagination

L’imagination est inséparable de la curiosité et de l’irrévérence.
L’imagination produit l’étincelle du démarrage et entretient la force qui pousse l’organisateur à organiser en vue du changement.

Cette imagination étonnante qui le transporte et le fait s’identifier avec l’humanité toute entière, dont il épouse la cause.
Pour évaluer et anticiper de façon réaliste les réactions probables de l’ennemi, l’organisateur doit être capable de se mettre dans sa peau et d’imaginer ce qu’il ferait s’il était à sa place.

Le sens de l’humour

Dans son essence, la vie est une tragédie, et le contraire de la tragédie, c’est la comédie. On peut, en modifiant quelques lignes de n’importe quelle tragédie grecque, en faire une véritable comédie, et vice-versa.

Les armes les plus puissantes du monde sont la satire et le ridicule.

Le pressentiment d’un monde meilleur

Une personnalité organisée

L’organisateur doit être bien organisé lui-même pour se sentir à l’aise dans une situation désorganisée, et il doit être rationnel au milieu des irrationalités qui l’entourent.

Chercher et utiliser les mauvaises raisons qu’a a d’agir, pour parvenir au bon résultat.

On ne peut rassembler un grand nombre de participants qu’autour de questions variées.
Dans une organisation qui s’attaque à de multiples problèmes, chacun dit à l’autre : « Seul je ne peux pas obtenir ce que je veux, et seul vous ne le pouvez pas non plus, mettons-nous ensemble et nous soutiendrons mutuellement nos revendications ».
Une organisation qui se concentre sur une ou deux questions est condamnée à rester très limitée, et ne survivra probablement même pas.

Un schizophrène politique bien intégré

L’organisateur doit se dédoubler. D’un côté, l’action où il s’engage prend tout son champ de vision, il a raison à 100%, le reste égal zéro, il jette toutes ses troupes dans la bataille. Mais il sait qu’au moment de négocier il lui faudra tenir compte du reste.

L’ego

L’ego est la certitude absolue qu’a l’organisateur de pouvoir faire ce qu’il pense devoir faire et de réussir dans la tâche qu’il a entreprise.
L’idée de se dérober ne fait jamais long feu chez lui.

Un esprit libre et ouvert, une relativité politique

L’organisateur peut se passer de la sécurité qu’apportent les idéologies ou les solutions miracles.
Il a peu de chances de céder au cynisme ou à la désillusion, car il n’a pas d’illusions.

Il se sert du vieux pour créer du nouveau, et sait que les nouvelles idées ne peuvent naître que d’un conflit.


Chap. 4 :
COMMUNICATION

Le champ d’expérience

Les gens ne peuvent comprendre qu’en fonction de leur expérience. En outre, la communication est un processus à double voie. Si vous essayez de faire passer vos idées aux autres, sans prêter attention à ce qu’ils ont à vous dire, ce n’est pas la peine de continuer.

On m’a parfois accusé d’être grossier et vulgaire parce que j’utilise souvent des exemples où il est question de sexe et de toilettes. Je ne le fais pas par volonté de choquer, mais parce qu’il y a des expériences communes à tous et, parmi elles, le sexe et les toilettes. De plus, ces deux choses intéressent tout le monde, ce qui est loin d’être vrai de toutes les expériences communes aux hommes.

Lorsque vous sortez du champ d’expérience de quelqu’un, non seulement vous ne communiquez pas, mais vous ajoutez une certaine confusion.

Négociation

Communiquer pour persuader, dans une négociation par exemple, c’est plus qu’entrer dans le champ d’expérience de l’autre. C’est s’accrocher aux valeurs et aux but auxquels il tient le plus et s’y tenir jusqu’au bout. Vous n’établirez pas la communication en vous bornant à souligner l’aspect rationnel ou moral d’un problème.

Ce n’est que lorsque votre interlocuteur est troublé ou se sent menacé qu’il vous prête attention. Dans le domaine de l’action, une menace ou une crise sont presque des conditions préalables à l’établissement de la communication.

Manipulation

Personne ne peut prendre de décision pour l’autre. Cependant, la plupart du temps, l’organisateur a une idée assez précise de ce que la communauté devrait faire ; il devra suggérer, manœuvrer, persuader les membres de la communauté, les orienter vers l’action à laquelle il pense.
Manipulation ? Oui, dans le sens où un professeur manipule ses élèves, et même Socrate, ses disciples. Mais avec le temps, l’éducation se poursuit, l’art de diriger et d’organiser devient plus compliqué. L’organisateur se retire du petit cercle de ceux qui prennent les décisions. Sa tâche consiste à sevrer le groupe et à le rendre totalement indépendant de lui, autonome ; alors seulement il a accompli sa tâche.

Tant que l’organisateur procède par questions, les leaders de la communauté continuent à estimer que son jugement est supérieur au leur. Ils savent qu’il connaît son travail et qu’il connaît la bonne tactique.

Sur la relation d’aide

Quand quelqu’un demande de l’aide et la reçoit, la réaction naturelle c’est la reconnaissance bien-sûr, mais aussi une hostilité inconsciente.
Celui qui a été secouru imagine en effet que celui qui s’est montré secourable considère que, sans son aide, il serait encore un raté, un moins que rien.

Être touché, ou ne pas l’être

C’est toute la différence entre la nouvelle de la mort d’un quart de million de gens (ce ne sont que des chiffres) et celle de la mort d’un ami intime, d’une être cher ou d’un proche parent.
C’est au-delà de l’expérience des gens, et ils réagissent en disant : « C’est terrible », mais cela ne les touche pas.

Les problèmes, il faut qu’on puisse les faire saisir. Il est essentiel qu’ils soient assez simples pour devenir des cris de ralliement ou des slogans pour la bagarre. Cela ne peut être des généralités.


Chap. 5 :
AU COMMENCEMENT

Obtenir la confiance de la communauté

Au commencement, l’organisateur, qui est nouveau dans la communauté, doit établir son identité, autrement dit obtenir une autorisation d’agir. Il doit avoir une bonne raison de se trouver là, une raison qui soit plausible pour les gens de la communauté.

Si l’organisateur commence par affirmer son amour pour les gens, il ne tarde par à les détourner de lui.
La question que les gens auront à l’esprit sera la suivante : « Si nous étions à la place de l’organisateur, ferions-nous ce qu’il fait ? Et pourquoi ? ». Tant qu’ils n’ont pas de réponse plausible, il leur est difficile de comprendre et d’accepter l’organisateur.

Ceux qui n’ont pas le pouvoir ont une confiance limitée dans la valeur de leurs propres jugements.

Le pouvoir signifie la force, alors que l’amour incarne la fragilité humaine dont les gens se méfient. C’est une triste réalité de la vie que ce soient le pouvoir et la puissance, et non l’amour, qui inspirent la confiance.

À la question « Qui vous a invité ? », l’organisateur doit pouvoir répondre « Mais c’est vous ! »

Mettre à jour les colères

L’outil de l’organisateur sera le jeu des questions, selon la méthode de Socrate.

Le pouvoir d’abord, le programme ensuite.
Un des principaux problèmes qui se posent quand on démarre un mouvement tient à ce que bien souvent les gens ne savent pas ce qu’ils veulent.

Quand les gens se sentent impuissants, savent qu’ils n’ont pas les moyens de changer une mauvaise situation, ils ne s’intéressent pas au problème.

Imaginer des rêves

Les déshérités ne peuvent être curieux, puisqu’ils n’ont pas de but précis dans la vie. Ils vivent une mort lente.

L’organisateur sait que la vie est un océan de désirs variables, d’éléments changeants, relatifs et incertains.

L’organisateur sert de bouclier : si quelque chose va mal, c’est lui qui en porte la responsabilité. Si tout va bien, le crédit va aux membres de la communauté.

Il est presque impossible pour les gens de comprendre et encore moins d’accepter d’emblée une idée totalement neuve. La crainte du changement est l’une des craintes les plus profondément ancrées en l’homme, et une nouvelle idée doit toujours être au moins exprimée dans un langage au moins familier.

Justifications

L’organisateur doit prendre en compte le rôle joué par le besoin des masses de se justifier. C’est la même chose que sur le plan individuel. Il faut que les membres de la communauté se justifient de n’avoir rien fait avant la venue de l’organisateur.

Le psychiatre appellerait ces « justifications » des défenses. L’organisateur doit les reconnaître pour ce qu’elles sont. Autrement, il ne ferait que s’empêtrer dans de faux problèmes de communication et perdrait son temps en essayant de les traiter comme de vrais problèmes.

Apprenez à mettre le doigt sur toutes les justifications, à les traiter en tant que telles et à les dépasser. Il ne faut surtout pas commettre l’erreur de vous enfermer dans le débat en confondant ces justifications avec les véritables problèmes auxquels vous cherchez à intéressant les gens de la communauté.

Le processus du pouvoir

Tant qu’il ne dispose pas des instruments du pouvoir, les « tactiques » de l’organisateur seront forcément différentes de celles qu’il appliquerait s’il avait le pouvoir.
Ce qui l’intéresse avant tout, c’est de grossir les rangs de l’organisation et de la renforcer.
Le changement vient du pouvoir et le pouvoir vient de l’organisation. Pour agir, les gens doivent se mettre ensemble.

Le boulot de l’organisateur est de commencer par amener les gens à mettre leur confiance et leur espérance dans l’organisation, c’est-à-dire en eux-mêmes.
Comme on mène un sportif au titre de champion : il faut choisir ses concurrents avec soin et méthode, en sachant très bien que certaines défaites le démoraliseraient et seraient fatales à sa carrière.

Agiter les habitudes

Ce que Thoreau disait de la plupart des vies humaines : « Un désespoir tranquille ».

Une communauté inorganisée n’existe pas. Il y a contradiction dans l’association des termes « communauté » et « inorganisée ».
Le premier pas pour organiser une communauté consiste donc à la désorganiser. Les anciens schémas doivent être remplacés par de nouveaux, qui fourniront aux citoyens l’occasion et les moyens de participer.

L’organisateur doit attiser l’agressivité latente de la plupart des membres de la communauté, et faire en sorte qu’elle s’exprime ouvertement. Il doit chercher la controverse et les sujets de dispute plutôt que de les éviter, car sans contestation les gens ne seront pas assez motivés pour agir.

La tâche de l’organisateur est donc de faire ressortir les déceptions et le mécontentement, de fournir aux gens l’occasion d’exprimer leur colère et leurs frustrations.

« Agitateur » ? C’est là votre fonction : agiter pour créer le conflit.

« Créer » les problèmes

Tant qu’il n’y a ni occasion ni méthode pour provoquer des changements, il est inutile et insensé de créer l’agitation et la colère chez les gens, si cela n’a d’autre but que de leur monter la tête.
Ainsi, simultanément, l’organisateur engendre le conflit et met en place une structure de pouvoir.
Impossible de négocier dans le pouvoir de forcer à négocier.

Au début, le travail de l’organisateur est de découvrir et de formuler, donc de créer les problèmes.
Le fait est là : dans toute communauté, pauvre ou non, les gens ont des problèmes, et sans doute même des problèmes graves. Mais ils n’ont pas de « problème » au sens où l’organisation entend ce mot ; ce n’est qu’un mauvais état de choses, un chaos. Un problème est une chose sur laquelle vous avez prise ; tant que vous vous sentez sans pouvoir et incapables de faire quoi que ce soit, vous n’avez pas un problème mais un chas.

L’organisateur fait bien comprendre à son groupe que l’organisation leur fournit les moyens du pouvoir, les rend capables de résoudre leurs problèmes. C’est alors que le chaos commence à se décomposer en problèmes spécifiques, parce que les gens peuvent maintenant y faire quelque choses. Que fait l’organisateur ? Il transforme en un problème ce qui n’était qu’un mauvais état de choses.

Les organisations se construisent sur des problèmes qui sont précis, immédiats et saisissables.

L’organisation doit être fondée sur un grand nombre de problèmes, car elle a besoin d’action comme un individu a besoin d’oxygène. Toute cessation d’activité étouffe l’organisation et la tue par éclatement en tendances, la paralyse par les bavardages et les discours qui sont bien plus une forme de logique de mort que de vie.

Une communauté signifie « communauté d’intérêts » et non pas communauté physique. Les exceptions sont les ghettos ethniques où la ségrégation a créé des communautés physiques qui coïncident avec les communautés d’intérêts.

Comment mobiliser ?

La première choses à faire comprendre à quelqu’un qu’on souhaite mobiliser, c’est que, par l’organisation et le pouvoir qu’elle a, il sera désormais quelqu’un, on le connaîtra, que cela va transformer la grisaille de sa vie où les seuls changements sont ceux du calendrier.

Processus et objectif

Il n’existe pas de ligne de démarcation entre le processus et l’objectif ; ils sont soudés l’un à l’autre et il est impossible de savoir où l’un se termine et où l’autre commence, de les distinguer l’un de l’autre.
Le processus est aussi l’objectif.

Quelles limites au rôle de l’organisateur ?

Respectez la dignité de l’individu avec qui vous travaillez, respectez ses désirs et non les vôtres, ses valeurs et non les vôtres, sa manière d’agir et de lutter et non la vôtre, son choix de leadership et non le vôtre ; ce sont ses revendications et non les vôtres qui sont importantes et doivent être appliquées.

De toutes évidence, un programme qui oppose des hommes pour des raisons de race, de croyance ou de statut économique va à l’encontre de la dignité fondamentale de l’individu.

L’organisation, mécanisme d’éducation

Le respect de soi-même ne peut naître que chez ceux qui contribuent personnellement à résoudre leurs propres problèmes.
Apporter de l’aide aux gens sans leur donner en même temps l’occasion de jouer un rôle actif, sans les laisser apporter leur quote-part, ne contribue en rien au développement de l’individu.

L’organisation doit être utilisée au maximum comme un mécanisme d’éducation, mais éducation n’est pas propagande.
Sans le processus d’apprentissage permanent, la construction d’une organisation se réduit à la substitution d’un pouvoir de groupuscule à un autre.


Chap. 6 :
TACTIQUES

Le mot « tactique » évoque l’idée de faire ce que l’on peut avec ce que l’on a.
Comment ceux qui n’ont pas le pouvoir peuvent-ils le prendre aux riches ?

Les yeux, les oreilles, le nez

Les yeux : si vous avez mis sur pied une vaste organisation de masse, vous pouvez l’exhiber ouvertement devant votre ennemi et lui donner la preuve visible de votre pouvoir.
Les oreilles : si vous organisation ne fait pas le nombre, agissez comme Gédéon, reléguez le facteur nombre dans un coin, mais faites-vous entendre très fort pour faire croire à l’opposition que vous organisation est beaucoup plus importante qu’elle ne l’est en réalité.
Le nez : si votre organisation est trop petite pour faire du bruts, empestez les lieux !

Les 13 règles de la tactique du pouvoir

  • Le pouvoir n’est pas seulement ce que vous avez, mais également ce que l’ennemi croit que vous avez.
    En sachant que les deux principales sources de pouvoir ont toujours été l’argent et les hommes.
  • Ne sortez jamais du champ d’expérience des gens de votre groupe.
  • Sortez du champ d’expérience de l’ennemi chaque fois que c’est possible.
  • Forcez l’ennemi à suivre à la lettre son propre code de conduite.
    Utilisez le pouvoir de la loi, en forçant la société établie à suivre à la lettre ses propres règles.
  • Le ridicule est l’arme la plus puissante dont l’homme dispose. Il est pratiquement impossible de riposter au ridicule.
  • Une tactique n’est bonne que si vos militants ont du plaisir à l’appliquer.
  • Une tactique qui traîne trop en longueur devient pesante.
    L’homme ne peut conserver de l’intérêt pour une affaire que pendant un temps limité, après quoi tout devient routine ou rite.
  • Maintenez la pression, par différentes tactiques ou opérations, et utilisez à votre profit tous les événements du moment.
  • La menace effraie généralement davantage que l’action elle-même.
    Mais seulement si vous êtes suffisamment organisés pour que la société établie soit convaincue que vous avez le pouvoir de mettre à exécution les tactiques que vous préconisez, et que vous n’hésiterez pas une seconde à le faire. C’est un jeu qui ne supporte pas le bluff, car, si on vous prenait à bluffer, vos menaces ultérieures seraient du vent ; sur ce point, vous seriez cuits.
  • Le principe fondamental d’une tactique, c’est de faire en sorte que les événements évoluent de façon à maintenir sur l’opposition une pression permanente qui provoquera des réactions.
  • En poussant suffisamment loin un handicap, on en fait finalement un atout.
    (cf. la résistance passive de Mahatma Gandhi).
  • Une attaque ne peut réussir que si vous avez une solution de rechange toute prête et constructive.
  • Il faut choisir sa cible, la figer, la personnaliser, et polariser l’attention sur elle au maximum.

Sur le choix de la cible

Ce que nous avons à craindre le plus dans le futur, c’est de ne pouvoir identifier l’ennemi.

Si une organisation permet à l’ennemi de répartir la responsabilité entre plusieurs secteurs et de la rendre diffuse, l’attaque deviendra absolument impossible.
Laissez de côté, pour le moment, tous les autres responsables qui pourraient être mis en cause.

L’un des critères fondamentaux dans le choix de la cible, c’est sa vulnérabilité. Il faut voir où votre pouvoir vous permet de l’attaquer.
Une cible ne doit pas être générale ou abstraite, mais doit représenter une personne bien précise.

Si vous avez une cible bien figée, il vous sera plus facile de la diaboliser. Chaque question doit être polarisée au maximum si vous voulez qu’une action s’ensuive. La déclaration la plus célèbre qui ait été faite sur la polarisation vient du Christ lui-même :

« Celui qui n’est pas avec moi est contre moi »
Luc, XI, 23

On n’agit de façon sûre et efficace que si l’on est convaincu que tous les torts sont de l’autre côté.

« C’est ainsi que la réflexion fait de nous des pleutres,
C’est ainsi que le naturel éclat de la volonté,
prend les pâles couleurs de la pensée,
et que des desseins de grande portée,
de large envergure,
changent de cours à cette idée
et perdent le nom de l’action ».
William Shakespeare, Hamlet

Exploiter la concurrence qui existe entre les possédants

Les possédants ont le pouvoir et sont à leur tour possédés par le pouvoir. Obsédés par le peur de le perdre, ils font absolument tout pour le garder. Leur vie n’a d’autre but que de conserver ce qu’ils ont et de renforcer, chaque fois que c’est possible, leurs défenses.
Le pouvoir n’est pas statique : il doit croître ou mourir.

Une fois que l’on comprend cette lutte interne, au sein de l’establishment, pour s’arracher le pouvoir, on peut commencer à évaluer les tactiques efficaces qui permettent d’exploiter cette situation.
Cette manœuvre bien calculée, qui consiste à faire jouer, au sein même de l’establishment, le pouvoir d’une partie des possédants contre l’autre est centrale dans toute stratégie efficace.

Jiu-jitsu politique de masse : ce n’est pas d’une façon rigide que les déshérites doivent s’opposer aux nantis, mais ils doivent céder de façon si calculée et si habile que la force supérieure des nantis se retourne contre ceux-ci et contribue à leur perte.

Les acculer à mettre en pratique leur propre « évangile » de lois et de règles morales.

Pour être efficace, nous le savons, toute action doit provoquer entre possédants et pauvres des réactions en chaîne qui nourrissent le conflit.
Engendrer le jeu indispensable du « je te prends, tu me donnes ».

Sur le rôle de la répression

Si les leaders des droits civiques avaient insisté pour être arrêtés et condamnés, les pouvoirs en place se seraient affolés et auraient été pris au piège de leur propre évangile.

Si le statu quo réagit au mouvement révolutionnaire en emprisonnant les leaders, il contribue remarquablement au développement du mouvement et au progrès de ses chefs.

Quand les relations se détériorent entre les déshérités et leurs leaders, l’emprisonnement de ceux-ci s’est toujours révélé un excellent remède. Immédiatement, les rangs se resserrent et les leaders retrouvent l’appui massif de leur groupe.
En même temps, les chefs révolutionnaires doivent choisir les violations des lois et règlements de façon à ce que leur temps d’emprisonnement soit relativement court, entre un jour et deux mois.

Il y a un problème que le révolutionnaire ne résoudra pas tout seul : il lui faut du temps pour réfléchir et rassembler ses idées. La solution la plus commode et la plus accessible, c’est de se faire mettre en prison.
Tout leader révolutionnaire de poids doit accepter des périodes de retraite et quitter pour un temps l’arène de l’action. Les prophètes de l’Ancien et du Nouveau Testament prenaient le temps de se retirer dans le désert, et ce n’est qu’après une telle retraite qu’ils commençaient à propager leur philosophie.

L’élément temps dans la tactique

À partir du moment où le tacticien s’engage dans un conflit, son ennemi est le temps.

Quand il s’agit de boycotter, on doit soigneusement éviter de toucher aux besoins essentiels : viande, pain, lait et principaux légumes, puisqu’ici le boycott d’un ennemi perdrait vite de son impact si celui-ci se mettait à faire des prix plus bas que ses concurrents.

Dans un rassemblement de plusieurs milliers de personnes en ville, on se fatigue à rester debout, à faire du surplace pendant longtemps.

En amenant sans cesse de nouveaux problèmes, on fera toujours rebondir l’action.

Dans les guérillas de classes moyennes, la satisfaction voit croissant au fur et à mesure que s’intensifient les pressions sur l’ennemi.

Le fait d’être choisi comme cible provoque une rage d’autant plus forte chez la victime que l’attaque vise en fait quelqu’un d’autre.

Une des plus grosses tâches de l’organisateur consiste à trouver instantanément la justification, le bien-fondé d’une action qui est née spontanément ou sous l’effet d’une colère impulsive. À défaut de cette justification, l’action perd son sens pour ses artisans et se désintègre rapidement en défaite. La justification donne à l’action sa raison d’être et sa direction.


Chap. 7 :
GENÈSE DE LA TACTIQUE DES PROCURATIONS

Rationalité & irrationalité

Une tactique n’est pas le produit d’un raisonnement à froid et bien calculé, pas plus qu’elle ne suit un plan d’organisation ou d’attaque.
L’analyse empêche de devenir le prisonnier aveugle de la tactique et des hasards qui l’accompagnent. Mais la tactique elle-même découle du jeu libre de l’action et de la réaction, et exige que l’organisateur accepte sans réticence une apparente désorganisation.

Les valeurs essentielles qui nous ont été inculquées par notre système d’éducation sont l’ordre, la logique, la pensée rationnelle, la progression vers un but. C’est ce que nous appelons un discipline de l’esprit, et cela se fige en une structure mentale statique, fermée, rigide.

La plupart des gens ne pourront comprendre ce que l’autre fait que s’ils le saisissent en termes de logique, de décision rationnelle, d’action délibérée et consciente. Par conséquent, quand vous essayez de faire comprendre en quoi consiste votre action, vous vous devez de fabriquer des raisons logiques, structurées, bien organisées, qui sont vos justifications, vos rationalisations. Mais la réalité, c’est autre chose.

Tactique des procurations

La masse des Américains de la classe moyenne est prête à s’engager dans des affrontements importants contre les grosses société.

Mettre sur pied des organisations de procurations pour grouper leurs bulletins de vote et agir sur les programmes sociaux et politiques de « leurs » firmes.


Chap. 8 :
CE QUI NOUS ATTEND

Se tourner vers la classe moyenne

C’est au niveau de la classe moyenne blanche des États-Unis que se trouve le pouvoir. Quand les trois-quarts de la population s’identifient à la classe moyenne et, de par le statut économique, lui appartiennent, il est bien évident que c’est son action ou son manque d’action qui déterminera la direction du changement.

Les seuls alliés potentiels des pauvres d’Amérique se trouvent dans les diverses couches organisées de la classe moyenne.
Le pouvoir et le peuple se trouvent dans la majorité dominante qu’est la classe moyenne.

La classe moyenne inférieure compte des gens qui ont lutté toute leur vie pour posséder le peu qu’ils ont. La réussite matérielle, l’avancement, la sécurité sont pour eux des valeurs. Ce sont des gens habités par la peur et qui se sentent menacés de toutes parts.
À leurs yeux, les pauvres au chômage sont des parasites qui bénéficient des programmes publics de toutes sortes, qu’ils financent, eux, les travailleurs, le « public ». Ils entendent les pauvres réclamer l’aide sociale comme un dû. À leurs yeux, c’est une injustice et même une insulte.
Insécurisés dans un mode qui change si vite, ils s’accrochent à des repères illusoires qui leur paraissent réels.

Si nous ne faisons rien pour les gagner à notre cause, les Wallace et Spiro-Nixon, eux, le feront.
Rappelez-vous ceci : même si vous ne pouvez pas gagner les gens de la classe moyenne inférieure à votre cause, il vous faut persuader une partie d’entre eux au moins de se laisser guider là où on peut se faire entendre (c’est un minimum), puis de devenir partie prenante d’accords ponctuels et d’accepter de ne pas s’opposer systématiquement aux changements.

La peur et le complexe de frustration entretenus par leur impuissance dégénèrent en folie politique ; les gens, affolés, n’ont plus alors d’autres recours, pour survivre, que la loi de la jungle. Ces réactions peuvent les conduire soit à un totalitarisme extrême soit au deuxième acte de la révolution américaine.

Si l’homme avait une once de bon sens, il aurait depuis longtemps proscrit tous les détergents, mis au point des insecticides non polluants et construit des machines pour traiter les ordures. Mais, apparemment, nous préférons être des cadavres en chemise propre.

Les classes moyennes sont engourdies, désemparées, épouvantées au point d’en être réduites au silence. Elles ne savent pas quoi faire, si toutefois il y a encore quelque chose à faire.
La première tâche, c’est de raviver l’espoir et de faire ce que chaque organisateur professionnel a toujours fait partout, indépendamment de la classe sociale : communiquer les moyens et les tactiques qui donneront aux gens le sentiment qu’ils détiennent les instruments du pouvoir et qu’ils peuvent désormais faire quelque chose. Aujourd’hui la classe moyenne se sent en grande partie plus vaincue et plus perdue que les pauvres.

Il faut donc retourner là d’où vous êtes sortis, dans les banlieues où réside la classe moyenne, et vous infiltrer dans se multiples organisations, associations de parents, ligues des électrices, Mouvement de libération des femmes, groupes de consommateurs, églises, clubs.

Les tactiques doivent tenir compte de leur expérience et par conséquent de leur aversion pour tout ce qui est grossier, vulgaire et qui s’apparente au conflit. Il faut démarrer doucement, sans les brusquer ni les effrayer, pour ne pas les détourner définitivement de vous. Ce sont les réactions de l’opposition qui feront le reste pour radicaliser et éduquer la classe moyenne.

Le cri de ralliement de la deuxième révolution américaine est un appel à une vie qui ait du sens, un but, une raison d’être et si besoin une raison de mourir.
Il s’agit littéralement d’une révolution spirituelle.

Effrayés, nous tournons le dos à la merveilleuse aventure qu’est la recherche du bonheur, pour chercher une sécurité tout illusoire dans une société bien ordonnée, stratifiée et divisée en catégories.


Vous en voulez plus… ? Lisez ça !

Une réflexion au sujet de « Manuel pragmatique pour radicaux réalistes – Saul Alinsky »

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