Abdel Malik

Les luttes contre les crimes racistes et sécuritaires

« Rengainez, on arrive ! Chroniques des luttes contre les crimes racistes ou sécuritaires, contre la hagra policière et judicière des années 1970 à aujourd’hui »
Par Mogniss H. Abdallah
Paru en 2012 aux éditions Libertalia

Pour vous donner envie de lire cet excellent livre, je vous en propose quelques extraits choisis.

Extraits choisis

Ces extraits sont nécessairement sortis de leur contexte du fait qu’ils sont extraits de leur texte initial. Je ne peux que conseiller la lecture de ce livre.


 

Paroxysme d’une expérience vécue au quotidien, la hagra suscite des réactions contrastées. « Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, on a toujours tort ». « Militer, ça ne sert à rien », déplorent ceux qui finissent par se replier sur eux-mêmes pour encaisser en silence. Mais la confrontation avec la police ou la justice constitue bien souvent le point de départ d’une prise de conscience collective, d’une expression politique ou culturelle spécifique, et de mobilisations plus ou moins durables dans les cités ou quartiers populaires. Avec pour objectif d’obtenir vérité, justice, reconnaissance, de rendre hommage aux disparus, d’inscrire leur souvenir dans la mémoire collective et, comme le rappellent avec insistance les familles, de mieux se battre pour les vivants.
Dès lors, ces mobilisations et luttes se transforment : au premier abord défensives, elles deviennent potentiellement offensives et peuvent contribuer à changer la donne globale, comme l’a démontré l’impact de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, et malgré les promesses non tenues et les reculs ultérieurs. Elles débordent du cadre fataliste et nécrologique initial, bousculent habitudes légalistes et attentisme vis-à-vis de la justice présupposée « impartiale » : « Dépasser les pleurs, on peut le faire ! » s’enhardissent les mères, les frères, les sœurs lors des rondes des « Folles de la place Vendôme » et, plus tard, les « combattant-e-s » du Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB).

« Pas de justice, pas de paix ! ». Au-delà d’une dénonciation incantatoire de la « justice à deux vitesses » (liberté ou clémence pour les meurtriers racistes ou sécuritaires, détention préventive et peines expéditives pour les jeunes des cités), les mobilisations incitent à être plus offensif contre la hagra, à mieux défendre les condamnés pour des petits délits et à se montrer plus solidaires avec les inculpés pour « outrages ou rébellion », les prisonniers, les victimes de la double peine et les autres cas réputés « indéfendables ».
Ces luttes peuvent aussi s’étendre, converger simultanément avec d’autres « fronts », comme ceux du logement, de l’école, du travail ou du chômage : on l’a vu à Nanterre où, brocardés comme les « voyous du mouvement beur », les jeunes de la cité de transit Gutenberg et leurs familles ont obtenu tout à la fois une réparation morale, une victoire symbolique avec la condamnation du meurtrier d’Abdennbi Guémiah à douze ans de réclusion criminelle, et une victoire sociale concrète avec le relogement décent de l’ensemble des habitants.

Comme un pied de nez aux discours intégrationnistes, ils veulent désormais avoir voix au chapitre et ne plus s’entendre dire qu’on n’a pas le droit de se défendre soi-même. Quand ces crimes continuent en toute impunité, il devient impérieux de se défendre. Collectivement. Par tous les moyens nécessaires.

Forger des alliances autonomes de classe avec différentes composantes de la population, et plus particulièrement celles les plus exposées à la suspicion policière. À la fin des années 1990, le MIB réaffirme ainsi qu’il doit « se mouvoir en termes de regroupement social et non ethnique ».
Sans oublier pour autant que « les banlieues sont héritières du colonialisme » et que l’État perpétue, voire renouvelle, des formes de domination coloniale ou « endocoloniale ». L’état d’urgence décrété pour mater les révoltes de l’automne 2005 illustre ainsi jusqu’à la caricature cette continuité historique.

« L’intention » raciste réelle ou supposée d’un policier-flingueur ne saurait occulter le racisme institutionnel et les discriminations sociales inscrits dans les dispositifs mêmes de la police et de la justice.

Retracer l’histoire de ces luttes est aussi l’occasion d’en rediscuter les contenus, formes et modalités d’organisation, d’en souligner les attentes, les dynamiques internes, les acquis et les limites ou contradictions. Il en va ainsi du lien parfois difficile et ambivalent avec les familles des victimes, partagées entre droit à l’oubli et volonté de mémoire. À ces hésitations s’ajoute la versatilité de militants prompts à « zapper » d’une cause à une autre, mais aussi les tentations intégrationnistes ou sécuritaires parmi les immigrés et leurs descendants eux-mêmes, certains allant jusqu’à rejoindre les rangs de la police, voire à demander l’intervention de l’armée dans les quartiers populaires.


1ère partie

AUX ORIGINES DE LA MARCHE POUR L’ÉGALITÉ ET CONTRE LE RACISME

Kader Blues à Vitry-sur-Seine

Pour eux, l’office HLM et la mairie sont aussi tenus responsables pour le geste meurtrier de leur « gardien » : si les jeunes avaient disposé d’un local ce samedi soir hivernal, Kader serait encore là.

Zone immigrée, ou le cinoche des lascars

Campagne nationale contre « l’ouverture de la saison de la chasse aux jeunes, et aux immigrés en particulier », inaugurée par une soirée le 29 février 1980 au Centre International des Cultures Populaires (CICP), rue de Nanteuil à Paris.

« À la « légitime défense », demain pourrait s’opposer la « légitime autodéfense » : nous ne nous laisserons plus tirer comme des lapins… »

Les CRS patrouillent dans la cité, mitraillette au poing, et la CGT demande que les machinistes soient armés. Des amicales de locataires demandent l’expulsion des « familles trop remuantes » en raison du bruit causé par leurs enfants.

« Ce n’est pas que du racisme, réplique Mustapha, un copain d’Abdelkader, qui a reçu dans les bras le corps de celui-ci mourant. Le pouvoir, de droite ou de gauche, ceux qui sont au-dessus, ils sont bien organisés pour que ça parte en vrille entre les ouvriers, ils dressent les Français contre les immigrés, les vieux contre les jeunes. »

Rock against the Police (RAP)

RAP emprunte son sigle à l’expérience anglaise de Rock against racism (RAR), lequel était né d’un coup de colère contre Eric Clapton qui avait déclaré à son public en plein concert « Y a-t-il des étrangers parmi vous ? Enoch a raison, renvoyons les métèques chez eux. Gardons la Grande-Bretagne blanche. »

RAP s’inspire à la fois des journées culturelles « portes ouvertes » dans les cités de transit ou les foyers Sonacotra en lutte, et d’initiatives locales comme le concert-hommage à Lucien Melyon, lycéen guadeloupéen tué à la fin d’octobre 1977 par un vigile à l’entrée d’un concert de Joan Baez, porte de Pantin.

Une tendance « Rock in squatt » se dveloppe simultanément dans les quartiers délabrés.

Rock against the Police, le nom résonne comme un défi, d’autant plus insupportable pour certains que ses journaux-tracts assument un rapport déculpabilisé à certaines formes de « délinquance sociale » ou d’ « illégalisme populaire », revendiqués en opposition à la délinquance crapuleuse, grande ou petite, celle qui « pourrit la vie des gens ».

Par l’organisation en banlieue de concerts gratuits conviant l’ensemble des habitants, de préférence le samedi après-midi, RAP met en avant l’objectif de se « réapproprier l’espace des cités », notamment contre « l’occupation policière ».

À la fin des années 1970, sur fond de giscardisme déclinant, le débat public s’est emballé autour du projet de loi sécurité et liberté du ministre de la Justice Alain Peyrefitte qui proclamait : « La sécurité est la première des libertés. La liberté sans la sécurité, c’est la jungle ».

Des contacts se nouent avec des intellectuels attentifs à la « vitalité provocante et subversive » des jeunes maghrébins « pris pour cibles, non seulement par les flics en uniforme, mais aussi par les flics miniatures implantés dans la tête de tout un bon peuple en mal de sécurité ». Une « nouvelle guerre coloniale interne est en train de saisir de l’intérieur des anciennes puissances impérialistes », s’alarme Félix Guattari.
Le souci avec les intellectuels, c’est qu’ils ne se déplacent quasiment jamais en banlieue, ne viennent pas aux procès et alimentent en retour chez les lascars un ressentiment contre le « militantisme de centre-ville », voire un anti-intellectualisme têtu qui oppose aux théories abstraites les réalités vécues. Or, c’est bien dans les cités populaires, désignées comme « zones d’insécurité » que s’expérimente au quotidien la généralisation annoncée de la nouvelle politique sécuritaire. Bouclage et quadrillage ostentatoire des quartiers par des compagnies de CRS stationnées en permanence, descentes agressives dans les cafés et opérations « protection et sécurité » (dites « coups de poing ») de type paramilitaire rappellent aux anciens les méthodes coloniales, notamment du temps de la guerre d’indépendance algérienne. Sans oublier les tabassages dans les commissariats. Et cela quand bien même on parle désormais d’îlotage (« formule systématique de gardiennage bloc par bloc ») en convoquant la figure sympathique du garde champêtre d’antan, aimable et paternel, en relation constante avec les notables locaux. Ce package prévention-répression est initié par Michel Poniatowski, qui voudrait « que le ministère de l’Intérieur s’appelle le ministère de la Sécurité des Français, parce que c’est son vrai nom. Il assure la sécurité et l’ordre, car c’est la liberté de chacun ». Alain Peyrefitte prolonge le dispositif en faisant légaliser les contrôles d’identité préventifs. À quand le retour des BAV, ces brigades des agressions et violences, chargées en 1953 de l’intimidation des « agresseurs nocturnes » et, plus particulièrement, de la « masse flottante » des « oisifs » nord-africains, transformés en police politique des « délinquants » algériens, déjà cibles par ailleurs de campagnes de presse frisant l’appel au lynchage ?

À Montigny comme à Vitry, les édiles communistes n’hésitent pas à exiger « que les fauteurs de trouble soient pubis, allant même jusqu’à l’expulsion ». Et, rétorquent-ils, « nous n’avons de leçons d’antiracisme à recevoir de personne ».
Rock against the Police dénonce un « antiracisme abstrait », tout en discours et en postures : dans les salons municipaux, on se targue d’une solidarité lointaine avec les Sud-Africains en lutte contre l’apartheid ou de l’ouverture sur la « culture de l’autre ». Mais dans leur propre ville, ces mêmes antiracistes pratiquent une gestion in fine raciste à l’encontre des populations arabe, noire africaine et antillaise, ou encore gitane, qu’ils justifient au nom de l’insécurité ou d’un énigmatique « seuil de tolérance ». Et ils en appellent à la police pour appliquer une répression d’État, dont les contrôles au faciès ne sont que la partie émergée.

« La prison ne résout rien »

À la fin d’octobre 1981 débute le procès du gardien de la cité Couzy. Par un instant, les lascars ne s’étaient imaginés s’occuper eux-mêmes de sa préparation, tant la culpabilité du meurtrier d’Abdelkader leur semblait évidente. Et puis, avec l’élection de François Mitterand, « le président des immigrés », et l’installation de Robert Badinter à la Chancellerie, ils se sont dit que la justice serait forcément rendue. D’ailleurs, le nouveau gouvernement de gauche n’avait-il pas annoncé, dans sa déclaration de politique générale, l’abrogation de la loi sécurité et liberté ou, du moins, de ses « dispositions scélérates » ? Aussi, quelle n’a pas été leur surprise de voir la tournure du procès aux assises de Créteil : venus à une soixantaine en survêt’baskets, ils se sont littéralement vu accuser par l’avocat général, parfois nominalement, d’être les véritables responsables de « ce sentiment trouble, diffus, qu’on appelle l’insécurité ». Se basant sur le « cahier des incidents » du gardien, pompeusement dénommé « livre de gestion administrative », il discrédite les témoignages des Copains de Kader, dont certains seraient recherchés pour vol de voiture. Une incrimination qui résonne curieusement avec l’actualité de l’été 1981, marquée par les fameux « rodéos » des Minguettes, dans l’est lyonnais, qui ont abouti à des peines d’emprisonnement jusqu’à quinze mois ferme et à de lourdes amendes pour leurs auteurs. Plus extravagant encore, l’avocat général cite en référence Alain Peyrefitte dans son réquisitoire en faveur… du gardien et de sa femme : « Les Bellet ne sont pas des inadaptés sociaux. Leur insertion dans la société est acquise, il faut préserver cette insertion… Je ne pense pas qu’il faille emprisonner les Bellet, la prison ne résout rien ».
À l’énoncé du verdict (cinq ans avec sursis), les lascars laissent éclater « la rage ». S’ensuivent des affrontements violents avec la police dans le hall du palais de justice et aux alentours. Six personnes sont arrêtées, dont quatre jeunes femmes de Ya Willy Willy, liées à la troupe de théâtre Week-end à Nanterre.
C’en est fini de leur crédulité vis-à-vis de la justice dans les affaires de crimes racistes ou sécuritaires. Fini également leur confiance aveugle dans les avocats de renom. Dorénavant, il faudra s’occuper soi-même du suivi judiciaire et s’atteler à l’élaboration d’une stratégie d’intervention en justice.

Ça travaille, ça travaille et ça ferme sa gueule : retour sur les années 1970

Ce « journal-théâtre » de lutte, dans la filiation du spectacle de rue qui privilégie la halaka (ronde interactive suscitant l’intervention du public), a circulé dans les cités, les usines occupées, les écoles et les facs en grève, permettant à la veuve et à la sœur de Mohamed Diab d’établir de multiples liens et de rejoindre d’autres luttes, notamment pour les droits des femmes immigrées. Des luttent qui s’initient aussi à partir de réseaux insoupçonnés de mobilisation des femmes pré-existant dans les cités autour des réunions d’appartements où elles discutent de tout et s’auto-organisent.

Comité de défense de la vie et des droits des travailleurs immigrés (VDVDTI), aussi appelé Comité droits-vie, avait succédé au comité Djillali. Il est animé par des intellectuels français emmenés par Michel Foucault, les maos du Secours rouge et par les militants du Mouvement des travailleurs arabes (MTA).

Fazia Ben Ali, la sœur de Djillali, fait aussi part d’un décalage social et « culturel », et du sentiment qu’on les habitants d’une instrumentalisation de l’affaire et de l’invasion du quartier par les militants politiques, français ou arabes. Elle ajoute cependant : « Avant, quand quelqu’un nous traitait de sale Arabe, on baissait la tête, on avait honte. Puis, en vous écoutant [les militants], on a commencé à relever la tête. »

Racisme anti-arabes et « racisme anti-jeunes »

La double composante d’un racisme mortifère formé à l’école des ratonnades coloniales et de la chasse à la « chienlit » des jeunes soixante-huitards. Un « racisme anti-jeunes » vient ainsi se superposer à un racisme anti-Arabes et anti-Noirs.

Les jeunes – Français blancs ou enfants d’immigrés – ne se projettent plus guère dans la perspective de leurs parents de « perdre leur vie à la gagner ». Ils se regroupent, trainent en bas des immeubles, tchatchent, bricolent des Mobylette, s’adonnent à la musique. Bref, ils deviennent visibles et bruyants. La drogue commence à faire son apparition, de manière encore inégale, dans certaines cités. Le biz, l’économie informelle de survie aussi… Ils veulent circuler, prennent le bus sans payer, montent en ville dans des bagnoles déglinguées. Des comportements, vite stigmatisés comme « asociaux », assimilés à la petite délinquance qui pourrit la vie des « honnêtes gens ». Dès lors, on prône la manière forte, dans la foulée des « lois scélérates » sécurité et liberté adoptées en 1977 sous l’impulsion d’Alain Peyrefitte. Pour les empêcher de circuler, de sortir de leur réserve indienne, la police quadrille, contrôle les voies d’accès aux cités. La pression monte pour que les jeunes disparaissent de l’espace public. Des enfants d’immigrés, dont la société française commence seulement à découvrir l’existence, se voient expulsés du territoire par milliers. Parmi eux, les Algériens sont particulièrement visés. Ces expulsions interviennent en pleine renégociation de l’accord bilatéral franco-algérien de 1968 et de la volonté de réduire drastiquement l’immigration.

La « rumeur de Bondy » ou quand l’extrême-droite s’en mêle

Au contact des militants politiques ou associatifs locaux proches des milieux chrétiens dits progressistes (Jeunesse ouvrière chrétienne, Association de soutien aux travailleurs immigrés) ou de l’extrême gauche, qui sont souvent travailleurs sociaux, enseignants, médecins ou juristes, les lascars s’initient aux méandres du travail politique ou juridique de la contre-enquête dans la longue durée.

Un « racisme du vote »

Force est de constater que dans certaines banlieues le PCF n’hésite pas à verser dans l’ignominie.

Sur fond de « seuil de tolérance » et d’échéances électorales s’ensuit une polémique autour d’un « racisme du vote ».

Marseille : Yaoulidi, mon fils !
« Créer, ça sera notre façon de venger notre ami »
Aux sources de la Marche pour l’égalité et contre le racisme

« Pas question de passer notre temps à gérer la misère comme des bouffons pendant qu’ont tire sur nos frères ! On n’est pas des pompiers. Et si ça explose, tout le monde aura été prévenu ! »

À travers le pays, la colère gronde contre la répétition du même scénario : violence des discours racistes ou sécuritaires incitant à la chasse aux délinquants, zèle policier, complaisance des médias, banalisation des crimes et indulgence à l’égard des meurtriers. Alors que la plupart des meurtriers sont libérés, simultanément, des jeunes sont lourdement condamnés, malgré tout le tintouin d’une droite revancharde qui prétend le contraire en accusant Badinter de « vider les prisons ». On se rend bien compte qu’il ne s’agit pas de cas isolés ou de « bavures », et qu’on est confronté à une « justice à deux vitesses » érigée en système.

Dès l’automne 1981, le ministre de l’Intérieur Gaston Defferre envoie une lettre à chaque policier de France dans laquelle il déclare : « J’ai l’habitude, je l’ai fait tout au long de ma carrière, de couvrir ceux qui travaillent sous mes ordre. Je couvrirai les policiers mis en cause personnellement ou professionnellement par suite d’incidents ou d’accidents ».

La contre-offensive des Minguettes

Le 21 mars 1983, une imposante descente de police aux Minguettes (à Vénissieux, dans la banlieue de Lyon) pour deux histoires distinctes de vol et de recel dégénère en affrontement collectif. Un local, dans la tour 10 du quartier Monmousseau, est laissé sens dessus dessous ; des mères de famille sont molestées. Les jeunes répliquent, obligeant les forces de l’ordre à battre en retraite. Pour sortir du cercle vicieux d’une « guéguerre » quasi privée  entre lascars et policiers, et pour ne plus « vivre avec le risque quotidien d’être humiliés, emprisonnés ou tués », 11 jeunes entament le 28 mars une grève de la faim illimitée au cœur du quartier. Ils veulent « être traités à égalité avec les Français par la police et la justice », réclament l’arrêt de l’intimidation policière permanente et des poursuites judiciaires consécutives aux affrontements, la création d’une commission d’enquête indépendante, la fin des « contentieux » personnels avec certains policiers, mais aussi la participation à la réhabilitation de la zone à urbaniser en priorité (ZUP) : embauche sur le chantier, relogement des familles dites « lourdes »…

Le petit Taoufik, tué pour cause de ramdam à La Courneuve

Il y aurait tant de choses à dire sur le mot même de ramdam, passé dans le vocabulaire courant, qui montre à quel point dans l’imaginaire populaire français le mois de ramadan et les fêtes musulmanes sont devenus synonymes de bruit. Un bruit aussi renvoyé à une altérité nuisible qui désinhibe les pulsions racistes.

On n’a sans doute pas mesuré alors l’impact sur les esprits des soudaines charges gouvernementales contre les ouvriers « intégristes » : en réaction aux grèves des travailleurs immigrés dans l’automobile, le Premier ministre socialiste Pierre Mauroy avait déclaré qu’ils ont « peu à voir avec les réalités françaises ».

Celle-ci éclata au début de janvier 1984 à Talbot-Poissy sous forme d’affrontements raciaux entre non-grévistes de l’encadrement raciaux entre non-grévistes de l’encadrement CSL (Confédération des syndicats libres, le syndicat maison du groupe Citroën) et grévistes immigrés, violemment chargés aux cris d’ « Au four, à la Seine ». Lors de l’évacuation des immigrés blessés, on chanta La marseillaise. Ces événements se déroulèrent tout juste un mois après l’arrivée triomphale de la Marche à Paris. Mais, le 12 janvier, seuls quelques marcheurs défilèrent à Paris en soutien aux grévistes attaqués derrière la banderole « Nous sommes tous des immigrés de chez Talbot ».

Les « folles de la place Vendôme »
« À chaque fenêtre, je vois un 22 long rifle »

La campagne électorale pour les municipales de mars 1983 bat son plein. Elle est marquée par une surenchère sécuritaire aux conséquences dramatiques. Dès la rentrée 1982 à Bron (dans l’est lyonnais), des élus d’une droite revancharde s’affichent avec un groupe de joueurs de pétanque en conflit ouvert avec des jeunes des cités et participent à la toute nouvelle association Sécurité individuelle pour tous. Ils alimentent un climat d’affrontement entre rapatriés, immigrés sud-européens et Maghrébins cohabitant au sein des mêmes cités. Le 28 septembre 1982, cette tension endémique tourne au drame : Ahmed Boutelja, Algérien de 25 ans, est tué dans la cité de transit du quartier Saint-Jean, à Bron, à la suite d’un énième conflit de voisinage. Son meurtrier, Jean-Claude Lopez, habitant de la cité, n’a pas tiré moins de 12 balles. Il a la réputation d’être un membre d’un groupe de légitime défense surnommé Cobra (un groupe OAS du même nom a existé pendant la guerre d’Algérie). Leur sentiment d’exaspération va aller crescendo : quelques semaines après, Bernard Taffine, l’inspecteur de police chargé de l’enquête sur la mort d’Ahmed Boutelja, blesse grièvement Mohamed Abidou, 41 ans, lors d’une rixe à la sortie d’un restaurant. Bien qu’inculpé d’homicide volontaire, il bénéficie d’une libération conditionnelle, tandis que 150 policiers manifestent dans la rue en sa faveur au moment de la reconstitution des faits. Jean-Claude Lopez est libéré le 16 mars 1983. Trois jours auparavant, la campagne municipale s’est terminée par un énième meurtre, cette fois à Marseille : une bombe explose à proximité de la cité de La Cayolle, tuant un petit Gitan. Le lendemain, une manifestation de protestation appelée par les habitants et les organisations antiracistes est interdite par le maire réélu et le ministère de l’Intérieur Gaston Defferre. Raison invoquée : il faut « calmer les esprit ».

« Le temps est venu de dépasser les pleurs et de passer à l’action »

Réintroduire des revendications plus conflictuelles au sein même d’une marche à vocation œcuménique, dans le souci du débat contradictoire et non pas dans un esprit de défiance ou de récupération, se révèle bien plus porteur. Il s’agit de se côtoyer sans s’exclure. il y aura donc plusieurs marches dans la dynamique de la Marche.

intervenir dans les dossiers, ne pas rester des spectateurs passifs de la justice
Pas de « circonstances atténuantes » pour les crimes sécuritaires !

L’État français n’est pas encore prêt à se départir de sa position officielle, formulée en 1963 à l’ONU : « Partout où règnent la loi et les mœurs françaises, la discrimination raciale n’a pas droit de cité. Elle n’a même pas lieu d’être interdite, car c’est là une attitude si naturelle aux Français qu’il n’est besoin d’aucun règlement pour en assurer le respect ». Ce type de déni de tout racisme français, culturel ou institutionnel, maintes fois réitéré depuis, en dépit d’une réalité flagrante, s’accompagne du scepticisme de nombreux faiseurs d’opinion face à l’ampleur réelle du phénomène.

S’il paraît acquis que la motivation raciste sera considérée comme une circonstance aggravante, l’association se bat aussi contre la banalisation de l’idéologie sécuritaire, qui fait de la délinquance, réelle ou supposée, et du « sentiment d’insécurité dans les grands ensembles », une circonstance atténuante pour les tontons-flingueurs, les vigiles et autres cerbères. En associant les dimensions racistes et sécuritaires dans les confondre, elle entend aussi se prémunir contre le risque de hiérarchisation des crimes : d’un côté, les plus odieuses agressions racistes revendiquées comme telles, lourdement sanctionnées ; les autres types d’agressions étant traités avec plus d’indulgence, renforçant du coup le sentiment d’impunité de leurs auteurs, exonérés de l’accusation de racisme. Derrière cette bipolarisation se profile le dessein politique de faire endosser toute la responsabilité du racisme – réduit à des pathologies individuelles – au Front national et à l’extrême droite.

« Je comprends votre lutte contre le racisme, j’en suis par principe solidaire, mais dans le cas de mon fils, ce n’est pas mon combat »
L’hommage à Abdennbi Guémiah à Nanterre : gagner respect et dignité en justice, c’est possible !
L’affront lyonnais : « Que vaut la vie d’Ahmed Boutelja ? Que vaut la vie de Wahid Hachichi ? »
« La part de bluff dans la mobilisation »

Dès l’automne 1985, individus, comités et associations impliqués dans les questions de police et de justice (Accueil et Promotion, Caif, Fasti, Gisti, Hors la Zone, Mrap, Radio Soleil, Radio Beur, Rencar, etc.) mettent en place une coordination à vocation nationale.

Le principe fondateur d’IM’média est l’empowerment, c’est-à-dire la transmission d’expérience et de savoir-faire permettant aux acteurs de s’emparer des outils de communication pour élaborer leur propre narration.

Mme Melyon, toujours d’attaque depuis la mort de son fils Lucien en octobre 1977, ne cesse de répéter : « Le travail se fait dans les familles ! ». En racontant sa propre histoire et ses multiples prises de bec avec ses proches, à commencer par son mari, elle témoigne avec force qu’il faut aussi se battre pour forger l’unité infrafamiliale sur la longue durée. Il y a le fatalisme ambiant, des humeurs changeantes et des va-et-vient incessants entre impossible oubli et volonté de mémoire. On entend souvent dire : » Laissez nos morts reposer en paix », « on souffre déjà assez comme ça ». Et puis il y a la crédulité persistante vis-à-vis des avocats désignés, plutôt méfiants à l’égard des mobilisations publiques.

Lors de la préparation en catastrophe du procès du meurtrier de Taoufik Ouanès, prévu les 21 et 22 avril 1986 devant les assises de Bobigny, tout le monde bondit à l’idée que l’association France Plus se constitue partie civile au nom de la famille. Hors de question que cette nouvelle structure, sorte de pendant « beur » de SOS Racisme, utilise l’affaire Taoufik Ouanès comme tribune pour ses visées ouvertement électoralistes autour du vote de la « communauté » des Français musulmans.

Solidarité internationale : l’apport du Black Parents Movement (Grande-Bretagne)

Le Black Parents Movement (BPM), créé en 1975 par les parents de Cliff McDaniel, un lycéen arrêté et tabassé par la police à Haringey (Londres), puis poursuivi pour « outrage ».

Les Born agains Blacks : nationalistes noirs qui perçoivent les Noirs comme le seul groupe opprimé et qui tendent à exclure les autres communautés de la lutte.

Selon Race Today et le BPM, « Black is a political colour ». Le noir est une couleur politique contre la domination normative britannique blanche. Depuis la fin des années 1970, des Indo-Pakistanais, Turcs, Arabes ou Irlandais se reconnaissent dans cette identité politique noire. Il en va de même pour ces jeunes chômeurs blancs côtoyés dans les inner cities paupérisées, qui ont rejoint la révolte.

Construire une alliance politique autonome de classe, tout en prédisant qu’à l’avenir, si l’on n’y prend pas garde, la dimension de classe pourrait céder à une perception exclusive de race.

Un réseau commun : European Action for Racial Equality and Social Justice.

Les jeunes arables de Lyon et banlieue (jalb), association héritière de Zaâma d’banlieue, groupe de jeunes femmes emmené par Djida Tazdaït.


Deuxième partie

« PAS DE JUSTICE PAS DE PAIX »

« Abdel, Malik, plus jamais ça »

Un million de personnes manifesteront à Paris et dans plusieurs autres villes en hommage le 10 décembre 1986 à Malik Oussekine, sous le slogan « Plus jamais ça ! »

Le nom de Malik Oussekine va continuer à hanter les institutions d’État comme celui de la mort de trop, comme celui d’un niveau de violence dans la répression qui atteint le point de rupture avec ce qui serait « acceptable » pour la société.
Vingt ans après, une plaque à la mémoire de Malik Oussekine sera inaugurée sur les lieux de sa mort, sur Monsieur-le-Prince. Elle mentionne le fait qu’il a été « frappé à mort », mais ne dit pas par qui. À Ivry et à Vitry, la mention « assassiné par les forces de répression » avait été retirée, en 1987, de plaques commémoratives similaires après une plainte en référé de l’association La France avec la police.

Le pouvoir est intervenu pour cacher la mort d’Abdel Benyahia au moment où l’émotion publique atteint son comble avec la mort de Malik Oussekine. Il a eu peur d’un embrasement.

Le comité Justice pour Abdel et les autres

Les amis d’Adebl se retrouvent également confrontés à une tentative de mainmise des « professionnels de l’antiracisme » sur leur mobilisation. À commencer par Harlem Désir, président de SOS Racisme.

« Discrimination raciste dans la délivrance des mandats de dépôt »

Dans la mise en liberté de l’assassin d’Abdel, ils voient  l’impunité policière et une incitation à ce que l’engrenage infernal continue. Celui des meurtres, mais aussi celui des incessantes brimades quotidiennes de la part de membres des forces de l’ordre qui se croient tout permis : des contrôles d’identité au faciès aux gardes à vues humiliantes, sans parler des inculpations pour outrage ou rébellion.

« Nous voyons mal, au nom de quelle morale, de quelles lois, de quelle justice, des jeunes et des personnes coupables de délits mineurs sont incarcérés alors que des policiers coupables d’assassinat restent en liberté. »

Un policier « toujours en service » condamné pour « homicide volontaire »
« Pas de justice pas de paix »

Un nouveau groupe, Résistance des banlieues (RDB), dans lequel on retrouve des anciens des Marches pour l’égalité repliés dans les Yvelines (Mantes-la-Jolie, les Mureaux, Chanteloup-les-Vignes, Sartrouville…), essaie alors de relancer la mobilisation sur ces questions ainsi que sur celle de la double peine (prison puis expulsion pour les résidents de nationalité étrangère).

Le MIB, un « regroupement social et non ethnique »

Le Mouvement de l’Immigration et des Banlieues (MIB), dont l’une des premières actions d’envergure sera la campagne « Justice en banlieue ». Celle-ci est lancée en mars 1997 par un grand concert à la Cigale co-organisé avec le groupe de rap Assassin autour d’une liste aux allures de programme : les violences policières, la double peine, le chômage programmé, l’éducation au rabais, la justice raciste, les cités à l’abandon, l’islam criminalisé, les contrôles au faciès, la drogue : victimes oubliées, prisons mortelles…

Fondé en 1995, le MIB oscille entre réseau interassociatif « pour une citoyenneté active et solidaire », mouvement politique autonome, et sorte de syndicat des quartiers populaires représentant les intérêts des habitants des « cités à l’abandon.

Il se retrouve à l’intersection de cultures politiques très différentes, portées respectivement par les militants de l’immigration des années 1970 à la formation formation politique de gauche classique, par la génération des marches pour l’égalité, et par les nouveaux venus des années 1990. Un véritable challenge. À la différence de leurs aînés, ces derniers rechignent à se reconnaître dans le vocable d’ « immigration » qui, à leurs yeux, participe de leur stigmatisation dans un contexte de suspicion croissante (affaire du foulard à Creil en 1989, première guerre du Golfe en 1991, plan Vigipirate, islamisme algérien, retour de Pasqua aux affaires en 1993, etc.).
Ils se considèrent comme citoyens français : « Première, deuxième, troisième génération, on s’en fout on est ici chez nous ! », scandent-ils. Aussi perçoivent-ils la hagra, le mépris et l’injustice en banlieue, comme le marqueur d’un « état d’exception » incompatible avec l’égalité de traitement dans un État de droit. Actualité aidant, ils manifestent aussi un regain d’intérêt pour les questions internationales, au premier rang desquelles l’Intifada (« soulèvement ») en Palestine, en amorcent une réflexion sur « la gestion coloniale des quartiers populaires et de la planète ».
« Les banlieues sont héritières du colonialisme » résume Pierre-Didier Tchétché Apéa, président d’Agora (Vaulx-en-Velin). « Mais nous sommes l’avenir de cette ville, non plus une minorité indigène ».

À l’intention de ceux qui verraient là une incitation au « repli communautaire », il est précisé : « Le MIB doit se mouvoir en termes de regroupement social et non ethnique ».

La démarche politique d’ensemble des MIBiens, de leur propre aveu, s’avère quelque peu erratique : mélange de dénonciation radicale de la hagra et de la « gestion policière contre la misère », demande citoyenne de reconnaissance, voire d’accès au champ politique local ou national.

Affaire Youssef Khaïf : haro sur le contre-procès d’une « justice coloniale »
Les difficultés à élargir la mobilisation

Dans la même période, Malek Boutih (SOS Racisme) s’en prend violemment aux « caïds » et aux « barbares des cités » qui « terrorisent les quartiers, violent les filles en tournantes, cament leurs petits frères jusqu’à l’os, s’équipent en armes de guerre […]? Ces voyous ont réussi à faire croire que leurs comportements asociaux étaient politiques. [Il faut] enlever leur faux nez politique et leur casquette de révolté ».

« C’est toujours l’action qui prime »
De Dammarie-lès-Lys au Petit-Bard (Montpellier) : « les banlieues ne sont pas un désert politique ! »

Les poursuites pour « outrage » ou « rébellion » se multiplient. La dénonciation des violences policières est elle-même criminalisée : une descente de police a lieu pour retirer des banderoles jugées « injurieuses » de la façade de la barre d’immeuble du Bas-Moulin, des responsables d’associations et le MIB lui-même sont poursuivis pour « outrage par tract ». En cause, un tract intitulé : « La BAC tue encore, la justice couvre toujours ».

Au déni de justice s’ajoute ici le déni de droit à la parole et à l’auto-organisation dans un conflit présenté comme un « laboratoire » de la nouvelle politique sécuritaire « décomplexée » de l’ère Sarkozy.
Durant la même période, Nicolas Sarkozy – qui suit de près les événements à Dammarie – porte plainte pour « diffamation publique envers la police nationale » contre le groupe de rap La Rumeur qui dénonce des « humiliations policières régulières ». Dans son fanzine, la Rumeur avait écrit : « Les rapports du ministère de l’Intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété ». Après huit ans de rebondissements, cette affaire se conclut en justice par une relaxe.

Nicolas Sarkozy se constitue également partie civile dans l’affaire opposant le ministère de l’Intérieur à Clément Schouler. Auteur de Vos papiers. Que faire face à la police ?, ce magistrat, membre du Syndicat de la Magistrature, est poursuivi pour une caricature en couverture du livre qui représente un policier avec un groin de porc, mais aussi pour avoir écrit que « les contrôles d’identité au faciès sont non seulement monnaie courante, mais se multiplient ». C’est le prédécesseur de Sarkozy au ministère de l’Intérieur, le socialiste Daniel Vaillant, qui sous la pression de syndicats de police a initié la plainte en diffamation sur la base du déni de cette pratique policière discriminatoire.

L’association Justice pour le Petit-Bard, en lien avec le MIB, organise sur place des Forums sociaux de quartiers (FSQ), préfiguration du Forum social des quartiers populaires (FSQP) national, qui prendra son envol après les émeutes de l’automne 2005. L’objectif : alimenter le débat public sur le terrain avec les vrais gens, développer la confiance en soi et ses capacités d’intervention politique, et renforcer les résistances citoyennes face à la hagra. Avec pour leitmotiv : « Les banlieues ne sont pas un désert politique ! »

Dans le Midi, le festival Origines contrôlées, initié à Toulouse par le Tactikollectif (lié au groupe de musique Zebda) et les Motivé-e-s, multiplie les débats publics en prélude à ses concerts.

Depuis Nîmes, l’Association mémoire en images et sons (Amis) couvre en vidéo les différentes initiatives liées au FSQP et réalise des montages entrecoupés d’images d’archives.

Les membres du MIB devenus au fil du temps plus pragmatiques se fondront dans le FSQP, qui recherche un élargissement à d’autres acteurs associatifs ou politiques, et cela au moment où apparaît, courant 2005, le mouvement des Indigènes de la République. Celui-ci théorise le « continuum colonial » et la « lutte des races sociales », pose comme enjeu central le « racisme structurel » et se donne pour objectif la constitution d’un espace politique propre aux « indigènes », descendants d’esclaves ou de colonisés. Selon eux, l’oppression policière est un avatar d’une « domination raciale » ou « coloniale » non réductible à la question sociale. Cependant, Saïd Bouamama insiste sur le processus de sélection par strates « indigènes » comme une des conditions mêmes de la reproduction d’un ordre social inégalitaire  à combattre comme tel.

Après les révoltes de novembre 2005

À l’automne 2005, trois semaines durant, des révoltes embrasent plus de 300 quartiers.

Pour mater cette révolte d’une ampleur sans précédent, le gouvernement de Villepin décrète l’état d’urgence, réactivant une loi de répression politique coloniale du 3 avril 1955 – promulguée en pleine guerre d’Algérie -, qui permet d’instaurer le couvre-feu et de perquisitionner jour et nuit, de fermer les lieux de réunion, les cafés, de contrôler la presse.

Alors que la plupart des militants « historiques » des luttes contre les crimes racistes ou sécuritaires tardent à réagir ressurgit la figure des médiateurs de quartier, portée par de nouvelles associations telles Au-delà des mots (ADM) ou AC le feu, créées après la révolte à Clich–sous-Boi. Elles développent un discours sur la médiation comme antidote aux violences et entendent, avec un imaginaire très « Révolution française », recueillir le « doléances » de la population pour les soumettre aux forces politiques instituées.
Ce genre d’appel à l’apaisement et au dialogue est très prisé, voire suscité, par les travailleurs sociaux, les élus locaux et par les forces politiques, qui recrutent nombre de « leaders naturels » apparus dans les quartiers. On retrouve ainsi, au Parti socialiste, Ali Soumaré, animateur pour enfants, secrétaire de section à Villiers-le-Bel (Val-d’Oise). Après plusieurs nuits d’émeutes, il contribue à calmer la situation en participant à l’organisation de marches silencieuses et rencontre Michèle Alliot-Marie au ministère de l’Intérieur.

Après le non-lieu prononcé par la cour d’appel de Paris le 27 avril 2011 à l’encontre de deux policiers poursuivis pour non-assistance à personne en danger dans l’affaire de Clichy-sous-Bois, Mohamed Mechmache, le président d’AC le feu, déclare pour sa part : « On travaille pour que la jeunesse croie en la justice, mais après une décision comme celle-là, c’est dur ».

La réalité des pratiques de contrôle au faciès est désormais « scientifiquement » corroborée par des études démontrant que les Noirs sont six fois plus contrôlés à Paris que les Blancs, et les Arables 7,8 fois plus : les jeunes aux looks « racaille » ou gothique subissant 47% de l’ensemble des contrôles.

Entrer dans la police et militer contre ses dérives, un choix paradoxal

La Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) fut instituée en 2000, en partie pour se mettre en conformité avec des directives européennes. Bien que dotée de pouvoirs limités, elles irrite le pouvoir sarkozyste par ses avis sans ménagement à l’encontre des « violences illégitimes » et des « traitements inhumains et dégradants » de la part de policiers.

Le gouvernement met fin à la CNDS, intègre ses prérogatives au sein d’une nouvelle instance, le Défenseur des droits, qui regroupe l’ex-Haute-autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde), le Défenseur des enfants et le Médiateur de la République.

Sihem Souid, jeune policière suspendue pour avoir dénoncé les pratiques racistes, sexistes, homophobes de collègues dans un livre retentissant, Omerta dans la police.

En 2002, Malek Boutih, alors président de SOS Racisme, clamait : « Il faut remettre au boulot la police : le plus grand nombre de bavures n’est plus son fait, c’est la racaille qui tue le plus dans les cités […]. Il n’y a plus à tergiverser, il faut leur rentrer dedans, taper fort, les vaincre, reprendre le contrôle des territoires qui leur ont été abandonnés par des élus en mal de tranquillité. »

Sortir de la logique de guerre intérieure : mission impossible ?

Mathieu Rigouste, après un rappel de l’histoire de la BAC, développe ensuite l’idée qu’il ne saurait y avoir de police sans racisme ou sans violence, car c’est inhérent à cette institution chargée de maintenir un ordre de domination inégalitaire.

Campagne « Police ! Personne ne bouge ?! » lancée en 2008 par le FSQP, AC le feu, le NPA et le Mrap autour de revendications ciblées : interdiction des pratiques policières comme le parechocage, des techniques d’interpellation comme la clé d’étranglement ou le « pliage », ou encore la suppression des nouvelles armes dites « non létales » (Taser, Flash-Ball).

Il fut un temps pas si lointain où, la gauche au pouvoir, l’ancien ministre de l’Intérieur Pierre Joxe et SOS Racisme proposaient de « redéfinir les missions où les policiers seraient susceptibles de porter une arme », euphémisme pour suggérer leur désarmement. Et où la Fédération internationale des droits de l’homme, aux termes d’une enquête au sein de la police française, recommandait dans un rapport officiel « que les contrôles d’identité et la garde à vue soient abolis purement et simplement », et que tout policier coupable d’abus soit automatiquement sanctionné et révoqué. le racisme de la police au quotidien « n’est pas un phénomène unique ou individuel », concluait-il en pointant la chaîne de commandement politique. Il est « encouragé par les articles du code de procédure pénale qui régit les contrôles d’identité » et « les directives données aux policiers sont parfois suspectes, puisqu’elles contribuent à l’accomplissement de missions discriminatoires ». Clairement, « certaines missions de police, à fort potentiel d’arbitraire, exigent de la part des policiers des actions racistes ».

Dans un « alter-gouvernement » imaginaire, le sociologue Laurent Mucchieli se verrait bien nommé ministre de l’Intérieur. Il s’engagerait alors sur 22 propositions, dont celle de « supprimer les BAC » ou encore celle d’ « abolir la doctrine mensongère de la guerre à la délinquance ». À sa manière, il rejoint ainsi les aspirations des populations des quartiers populaires à sortir de la logique de guerre intérieure portée à son paroxysme sous l’ère Sarkozy et à en finir avec ses dispositifs de plus en plus militarisés.

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