Lenoir

Autogestion pédagogique & éducation populaire

Autogestion pédagogique & éducation populaire est un livre qui réunit différents article de Hugues Lenoir, paru au Éditions libertaires en octobre 2014.
Afin de vous donner envie de le lire, je vous en livre ci-dessous les extraits qui m’ont le plus intéressés.


Extraits choisis

Changer la société pour changer l’école.
Changer l’école pour changer la société.

Prologue, par Fred, de Sud-Education et du groupe Proudhon de la Fédération anarchiste (Besançon)

Refusant toute conception avant-gardiste de la révolution et toute vision autoritaire de la société future, le mouvement anarchiste a toujours été très lié aux mouvements émancipateurs, en particulier en matière d’éducation.

Volonté d’éveil des consciences, de gestion collective, de mise en pratique des principes de solidarité, de responsabilité individuelle et collective, d’autonomie.

L’autogestion peut-elle s’apprendre ? Peut-elle se développer dans une société inégalitaire basée sur l’exploitation et la domination ?

Expérimenter, construire des espaces de résistance, de réflexion et de lutte collective. À cette fin, il convient de « s’éduquer pour s’émanciper ».

Derrière les questions basiques de programme ou de contenus des manuels scolaires, se trouvent ou se dissimulent des projets différent de société.

Des grèves vécues comme des espaces et des temps de formation à l’autogestion en actes.

Des techniques éducatives actives et des principes forts : coopération, polyvalence, auto-socio-construction (construire des savoirs dans le rapport aux autres), conseils, etc.

La question éducative ne suffit pas à résoudre la question sociale.

Le débat vaut pour l’éducation, mais aussi pour les tentatives de créer des coopératives ouvrières, de production et de consommation, des groupements d’achat, Amap, réseaux d’échanges de savoirs, etc., perçus comme autant de lieux d’apprentissage.


Les anarchistes et l’éducation

L’éducation doit être intégrale. Elle doit, sans hiérarchisation des savoirs, permettre de développer autant la main que le cerveau, autant l’individu que la capacité de celui-ci à coopérer collectivement dans l’égalité.

Une méfiance absolue sur les capacités de l’État, outil de domination par essence, à favoriser un partage réel des savoirs et à élaborer des processus pédagogiques visant à produire de la conscience et de la liberté.

Ne jamais laisser (autant que faire se peut) les apprenants aux mains des représentants de la domination (État, Église, patronat).

Pratiquer, comme le proposait déjà Albert Thierry, l’action directe pédagogique afin de réaliser l’action directe sociale.

De l’autogestion en pédagogie

« Les gouvernements des grands États ont entre leurs mains deux moyens pour tenir le peuple en dépendance, pour se faire craindre et obéir : un moyen plus grossier, l’armée ; un moyen plus subtil, l’école. »
F. Nietzsche

« L’école du peuple » doit permettre au peuple de développer son propre système de valeur et de fonctionnement. L’école, la classe deviennent des laboratoires sociaux où se construisent, se débattent, se décident, se testent, se perfectionnent… d’autres modalités de gestion et d’administration des sociétés humaines.
La pédagogie de l’autogestion est donc initiatrice et préfiguratrice de fonctionnements sociaux différentes, non plus ceux de la compétition mais ceux de la saine émulation et de la gestion collective du bien commun.

« Des établissements privés fréquentés par les adolescents (de la haute bourgeoisie) sont souvent à vocation internationale et ils assurent toujours une éducation totale […]. Les méthodes pédagogiques y sont fondées sur une responsabilisation des jeunes telles que l’autogestion y est souvent préférée à l’autoritarisme sans principes. C’est ainsi qu’à l’école des Roches, les « maisons », c’est-à-dire les bâtiments d’internat dispersés au milieu du parc de 60 hectares et de terres cultivées […], sont autogérées par un collectif d’élèves sous la responsabilité directe des plus âgés. Il en est de même en Suisse au Rosey. Ces jeunes auront à exercer des responsabilités, dont la première sera sans doute d’assumer des héritages importants et de transmettre eux-mêmes à leurs héritiers la position acquise. Lourde tâche dans laquelle l’esprit de responsabilité est indispensable. Il n’est jamais trop tôt pour l’inculquer. Disposant, en raison de leur fortune, d’une grande liberté apparente, les jeunes héritiers doivent apprendre très tôt à se contrôler, à être eux-mêmes leur propre autorité […]. Il n’est donc pas étonnant que ces écoles aient adopté, dès leur apparition, les méthodes qui mettent l’accent sur la responsabilité des élèves, à savoir les méthodes Montessori puis Freinet. »
Extrait de Pinçon et Pinçon-Charlot : « Sociologie de la bourgeoisie »
Projet pédagogique d’élite pour l’élite, qui dans le meilleur des cas produit des individus moins avides de domination, ce qui fut le lot de certains passés par Summerhill.

Le projet est donc clairement politique avant même d’être pédagogique.

Mettre l’enfant « aussi vite que possible en état de se diriger lui-même ».

Une école où coopération et liberté remplacent soumission et compétition.

L’autogestion en pédagogie n’est pas en elle-même un projet mais une préparation à l’autogestion de soi et de la société.

« L’autonomie, l’égalité, l’autogestion… s’apprennent au jour le jour, en proposant des projets, en partageant ses désirs pour qu’ils deviennent réalité […]. L’entraide aussi s’apprend, se pratique au quotidien en atelier de recherche mathématique ou en cuisine. »
Extrait d’une coédition Les éditions libertaires – Editions ICEM Pédagogie Freinet.

Quelques noms et expériences :

  • Célestin Freinet (1896 – 1966) : pédagogie coopérative
  • Januz Korczak (1878/79 – 1942)
  • Fernand Oury (1920 – 1998) et Raymond Fonvieille (1923 – 2000) : pédagogie institutionnelle
  • Georges Lapassade (1924 – 2008), Rémi Hess : Université Paris VIII
  • ICEM : Institut Coopératif de l’École Moderne – Pédagogie Freinet
  • École de Vence
  • École Vitruve à Paris
  • Lycée autogéré de Paris, créé en 1982
  • La petit république éducative de l’école Bonaventure sur l’île d’Oléron (1993-2001)
  • École Da Ponte au Portugal
  • École Amorim Lima au Brésil

« Nous préparons, non plus de dociles écoliers, mais des hommes qui savent leurs responsabilités, décidés à s’organiser dans le milieu où le sort les a placés, des hommes qui relèvent la tête, regardent en face les choses et les individus, des hommes et des citoyens qui sauront bâtir demain le monde nouveau de liberté, d’efficience et de paix. »
ICEM, congrès de Caen

L’autogestion pédagogique « est une démarche formatrice, aussi éloignée du laisser-faire que de l’autoritarisme, et qui vise, par l’expérience du travail collectivement géré, à donner naissance à un homme nouveau qui construit sa liberté par l’apprentissage de la responsabilité, de la critique sociale et de l’autonomie ».
Pierre Yvin, « De la coopération à l’autogestion »

Principes d’action :

  • Dimension collective des décisions
  • Établissement d’un climat et d’un confort intellectuel pour apprendre et agir en liberté
  • Réduire le plus possible l’asymétrie dans la relation pédagogique, viser à instaurer une égalité réelle entre les apprenants eux-mêmes et entre eux et le facilitateur
  • Veiller au respect de l’éthique autogestionnaire en développant chez les participants le respect de soi et de l’autre
  • Pour l’éducateur : savoir s’effacer, se fondre dans le groupe. Devenir une ressource et un fournisseur de ressources d’apprentissage. Participer comme membre du groupe à la production collective. Favoriser l’agir en renonçant aux méthodes pédagogiques frontales et expositives, en abandonnant postures et discours magistraux de la toute-puissance. Partir de l’apprenant, de ses expériences, de ses savoirs acquis. Favoriser et entretenir la motivation à et pour apprendre. Permettre au savoir de prendre sens. Autoriser l’apprenant à être sujet-acteur et non plus objet-spectateur de ses apprentissages.

 

Vers l’autogestion pédagogique

Le terme autogestion apparaît dans les années 1950 en ex-Yougoslavie, donc en serbo-croate, et dans les dictionnaires de français dans les années 1960. Quant à la revue Autogestion, elle sera fondée en 1966 à l’occasion du centenaire de la mort de Proudhon. Et c’est l’affaire Lip, en 1973, qui lui donnera un retentissement national.
(rappel du contexte par F. Georgy)

Le mouvement Freinet (Icem) a beaucoup agi pour que la coopération et l’émulation entre les apprenants s’organisent le plus librement possible pour travailler l’apprendre et, dans l’idéal, parvenir à un effacement significatif du « maître ». La coopération entre égaux comme moteur des curiosités et des apprentissages, une place et un rôle pour chacun-e en fonction de ses talents, de ses désirs, de ses intérêts, ou de ses passions.

La coopération, l’autogestion, cela s’apprend, cela ne s’improvise pas.

Le maître doit renoncer à une large part de son pouvoir autocratique sur la classe et, d’absolu, le rendre relatif, insignifiant, réduire l’asymétrie des positions, se muer en facilitateur. En bref, rompre avec les habitus que le modèle dominant lui a inculqués, et laisser sa place pour qu les apprenants trouvent la leur.

Considérer l’école comme un fait global inséré dans une réalité sociale plus large et qui, souvent, toujours, la dépasse.

Une AG hebdomadaire où se décident les projets d’apprentissage, la programmation des sorties, des voyages, où s’élaborent les règles de vie, se gèrent les différends…

Au-delà des savoirs académiques toujours visés, il s’agit aussi, dans le processus autogestionnaire, de parvenir à l’apprentissage direct des modalités de fonctionnement de la démocratie réelle dans une petite communauté d’égaux.

Même si la démarche relève de l’individu, tout le monde s’accorde pour affirmer que l’on n’apprend jamais seul.

Ce troisième niveau de l’autogestion pédagogique demande de développer chez tous des compétences particulières qu’une fois de plus l’enseignement classique se refuse à offrir par crainte sans doute, à terme, d’une trop grande autonomie des individus en capacité d’autosuffisance pour choisir, organiser et évaluer leurs apprentissages.

Il n’y a pas de neutralité du savoir, toute connaissance porte ses valeurs, son histoire et ses pratiques.


Se réapproprier l’éducation populaire !

Le cercle vicieux de la professionnalisation.
Elle renforce une tendance mortifère des société contemporaines à la délégation ; il est en effet plus facile de se « payer » des professionnels que d’agir collectivement afin d’autogérer une structure associative.

Des salariés qualifiés qui sont très souvent maltraités, sous prétexte d’un vague engagement « militant » dans la structure, et l’objet de chantages renouvelés.

Pour construire une société autogérée, il est impératif de se doter d’outils autogérés.


Les anarchistes aux sources d’une éducation populaire

Les libertaires firent partie des pionniers d’un processus pluriel tant du point de vue des idéologies qui le constituèrent et l’alimentent encore que des pratiques sociales qui s’y développèrent.

Trois courants animent et portent historiquement l’éducation populaire :

  • Une tradition laïque éducative, républicaine, voire maçonne, dont l’une des figures de proue est encore aujourd’hui la Ligue de l’enseignement fondée par Jean Macé en 1866 ;
  • Une tradition chrétienne humaniste, bien représentée par Le Sillon, inspiré en 1894 par Marc Sangnier, toujours présente malgré une perte d’influence à la fin du XXè siècle ;
  • Une tradition ouvrière et révolutionnaire dont la Fédération des Bourses du travail (1892) fut la manifestation la plus connue, et dont l’anarchiste Fernand Pelloutier fut l’un des animateurs.
  • Et, à la frontière entre mouvement ouvrier et mouvement républicain bourgeois, les Universités populaires.

Nombreuses définitions de l’éducation populaire :

  • Condorcet : figure tutélaire, fondatrice, un peu mythique il est vrai aussi, de l’éducation populaire. Il considérait que l’éducation populaire devrait être une éducation du peuple, par le peuple, pour le peuple.
  • Benigno Cacérès : acteur essentiel de l’éducation populaire des années 1950-1970. Pour lui, l’éducation populaire est « une conception citoyenne visant à donner à chacun l’instruction et la formation nécessaires pour devenir un acteur capable de participer à la vie du pas ».
  • Alexia Morvan, qui définit l’éducation populaire politique comme des « pratiques d’éducation populaire qui viseraient explicitement à soutenir l’exercice politique des citoyens en vue de leur émancipation et de la transformation sociale ».
  • Christian Maurel, pour lequel l’éducation populaire s’inscrit « dans ce long parcours de l’assujettissement à l’émancipation [et] concourt à la prise de conscience de la puissance d’agir du peuple ».
  • Jean-Rémi Durand-Gasselin, de Peuple et Culture, pour qui l’éducation populaire, « c’est se retrouver sur une éthique commune qui implique des façons de faire et des prises de décisions collectives, sollicitant la participation de tous et visant des idéaux généraux humanistes de partage du pouvoir, du savoir et de l’avoir ».

L’éducation populaire est une partie, une manifestation spécifique, un pan de la culture populaire.

Faire produire du savoir, faciliter l’expression et la créativité populaire, produire de l’esprit critique, créer les outils de l’auto-émancipation.

Principes de base : gratuité, solidarité, partage, action collective, esprit critique et éducation volontaire, autogestion…

Origine de l’éducation populaire

Dans certains cas, la rédaction des cahiers de doléances préparant les états généraux de 1789 fournit des occasions d’éducation populaire, de conscientisation.

L’éducation populaire fut d’abord politique.

Le fait déclencheur de ce processus éducatif semble être dû au vote de la loi de 1868 qui libéralise la tenue des réunions publiques. Le pouvoir politique tentait par là de rallier les ouvriers au Second Empire tout en veillant à les encadrer et à les surveilles (la police était présente dans chacune de ces réunions à toutes fins utiles).

Lors de ces réunions, la plupart des thèmes abordés avaient un caractère social.

« Si les communards ont brisé la machine d’État, montrant la voie d’une véritable révolution prolétarienne, c’est grâce à la réflexion qui s’est élaborée dans les réunions publiques. »
Dacotel, Faure, Freiermuth : « Aux origines de la Commune, le mouvement des réunions publiques à Paris, 1868-1870 »

Pour Eugène Varlin, « ce qu’il faut combattre de toutes nos forces, c’est l’ignorance, la routine et les préjugés que nous rencontrons sur la route du progrès. Ce qu’il faut pour les combattre, c’est l’éducation des masses ».

Éducation populaire et conscientisation aussi dans les musées du Travail, afin que les ouvriers connaissent l’origine des produits manufacturés, leur histoire, leur origine géographique, leur prix de revient, le nombre d’ouvriers qu’exigent leur fabrication et leur salaire. Connaissance nécessaire non seulement à la science de son malheur, mais aussi indispensable à la future gestion directe ou autogestion de la production et de la distribution.

Le théâtre comme moyen supérieur de propagande.
Pelloutier : « L’art social et révolutionnaire fera plus pour l’avènement du communisme libre que tous les actes de révolte ».

Les Universités populaire versus les Causeries ne « peuvent réussir que si les conférenciers ne cherchent pas à s’ériger en maîtres ; […et] qu’ils se mettent à la disposition de leur auditoire pour traiter les sujets dont celui-ci éprouve le besoin ».
Citation de Steiner : « Pratiques autodidactes dans le milieu anarchiste individualiste des premières années du XXè siècle’

Bien souvent les sujets traités étaient abordés dans les numéros précédents sous forme d’articles que tous avaient pu lire avant de se retrouver, ce qui plaçait les auditeurs en position moins passive.

Reflux et retour des libertaires dans l’éducation populaire

Le théâtre ouvrier (1932 – 1936) et le groupe Octobre dont les frères Prévert furent des animateurs en compagnie d’une troupe de théâtre d’agit-prop (agitation propagande).
1934 : création de la FSGT, Fédération sportive et gymnique du travail, qui se proposait d’avoir un regard critique sur le sport élitiste, refusait la compétition au profit de l’émulation et de la citoyenneté.

Influence libertaire sensible aussi dans le mouvement des auberges de la jeunesse, dont la fédération fut créée en 1937, à laquelle succéda en 1956 la Fédération unie des auberges de jeunesse, où certains agistes se réclamèrent, surtout après 1945, du mouvement libertaire.

Les libertaires purent se retrouver également dans le manifeste de Peuple et Culture de 1945, mouvement  où œuvrèrent Joffre Dumazedier et Benigno Cacérès, qui se proposait de « rendre la culture au peuple et le peuple à la culture ».

Aujourd’hui, certaines troupes s’inspirant d’Augusto Boal et du Théâtre de l’opprimé qui, sans se revendiquer explicitement du mouvement libertaire, développent des pratiques d’éducation populaire dans cette lignée idéologique.

Dans les années 1980, les anarchistes prirent aussi l’initiative de relancer l’idée de colonie de vacances autogérée et se revendiquant de la pédagogie libertaire.
C’est comme cela que naquit l’idée de la Colo Bakounine qui prendra par la suite le nom d’Échappée belle.

En 1985 fut lancé au théâtre Dejazet, à Paris, le Théâtre libertaire parisien (TLP).
À Ivry-sur-Seine, le Forum Léo-Ferré ouvrit ses portes en mai 2001.

Réinvestir et développer une éducation populaire libertaire !

« Les logiques de domination sociale ne passent pas seulement par le contrôle des moyens de production matérielle, mais procèdent aussi d’une économie symbolique, des logiques de distinction, approchée par la notion de culture »
Citation de Roland G., dans « Les industries culturelles ont-elles prospéré sur l’échec de l’éducation populaire »

Franck Lepage : la culture participe de « l’ensemble des stratégies mobilisées par un individu pour survivre à la domination ».


Éducation et lutte des classes

Postulat qu’il n’y a pas d’éducation sans idéologie et sans valeur, et que tout projet éducatif s’inscrit dans un projet de société et dans une représentation de l’individu en devenir.

Tout projet éducatif est donc soit inscrit dans le retour au passé et dans la réaction, soit dans le maintien et la consolidation du système social, soit dans une volonté de réforme ou de révolution sociale.

Pour William Godwin (1759-1836, un des précurseurs de l’anarchisme) : « La réunion de l’influence du gouvernement avec celle de l’éducation est d’une nature plus formidable que l’alliance antique des deux puissances de l’Église et de l’État. Il faut réfléchir profondément avant de confier à des mains justement suspectes un si terrible instrument […]. Le gouvernement ne manquera pas d’en profiter pour étendre sa force et perpétuer ses institutions en donnant à toutes les idées la même direction et en jetant tous les esprits dans le même moule. »
L’éducation, aux mains de l’État et de la classe qu’il sert, ne peut viser qu’à conformer et modéliser les comportements et les pensées.

Gustave Lefrançais : Entre 9 et 12 ans, « dans l’organisation actuelle de l’enseignement public, [c’]est l’époque à laquelle […] les différences de castes se tranchent d’une façon absolue. À l’enfant pauvre, qui va bientôt quitter l’école pour être livré corps et âme à la vie d’atelier, la continuation de l’instruction primaire […] toujours applicable […] aux travaux manuels, auxquels la société semble l’avoir condamné absolument ; comme s’il importait au bien de tous que l’homme disparût complètement sous l’ouvrier. Pour le fils du riche, la vie de collège, autre absorption fatale, dans laquelle l’intelligence va être seule développée aux dépens du corps et souvent aussi du cœur. »

Mars 1850, loi Falloux : moraliser la classe ouvrière, la ré-évangéliser afin qu’elle échappe aux influences néfastes des socialistes et, bien-sûr, à la lutte des classes.

Durant la Commune de Paris, le comité central, le 26 mars 1871, propose « la propagation de l’enseignement laïque intégral professionnel », un enseignement professionnel de classe, celle du travail contre l’enseignement de l’ « élite » bourgeoise et aristocratique, celle des oisifs.

Pour Jules Ferry (1832-1893), « si cet état de choses [l’existence d’écoles confessionnelles] se perpétue, il est à craindre que d’autres écoles se constituent, ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes diamétralement opposés, inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 28 mai 1871. »

Les lycées resteront payants jusqu’en 1932, donc réservés, sauf quelques promus (boursiers méritants), à la classe dominante.

Fernand Pelloutier (1867-1901), auteur de la célèbre maxime « Instruire pour révolter », conscient du caractère de classe de l’éducation, écrire en 1898 : « Ce qui lui manque [à l’ouvrier], c’est la science de son malheur ; c’est de connaître les causes de sa servitude ; c’est de pouvoir discerner contre quoi doivent être dirigés ses coups. »

Du côté de la bourgeoisie républicaine, l’école a une tout autre finalité ; elle a pour fonction, comme l’école blanquiste, de conformer l’enfant aux attendus sociaux de la république bourgeoise, laïque, délégataire, et de désamorcer la lutte des classes afin d’homogénéiser la société.

Émile Durkheim (1858-1917) :
« Nous arrivons donc à la formule suivante. L’éducation est l’action exercée par les générations adultes sur celles qui ne sont pas encore mûres pour la vie sociale. Elle a pour objet de susciter et de développer chez l’enfant un certain nombre d’états physiques, intellectuels et moraux, que réclament de lui et la société politique dans son ensemble et le milieu spécial auquel il est particulièrement destiné… Il résulte de la définition qui précède que l’éducation consiste en une socialisation méthodique de la jeune génération. »

L’école est bien outil au service de la reproduction sociale et de la classe dominante qui d’ailleurs en a la pleine conscience et ne s’en cache pas.

Derrière une égalité des chances de façade, d’une école démocratique et de la méritocratie républicaine, se dissimule la lutte des classes.

Un des rapporteurs sur la Loi de 1959 sur la promotion sociale que fit voter le Premier ministre Michel Debré : « Nul ne saurait contester la nécessité d’un effort de promotion, nécessité sociale… pour qu’à la notion de lutte des classes, chaque jour plus anachronique, puisse succéder demain l’unité sociale de la nation. »

L’éducation a bien vocation, pour les uns, à pacifier les rapports sociaux, à gommer les rapports de classe et à désamorcer les velléités révolutionnaires afin de pérenniser le système en place.

Une réflexion au sujet de « Autogestion pédagogique & éducation populaire »

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