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Le community organizing : libertaire ou néolibéral ?

Dans son objectif d’auto-organisation en vue de la défense d’intérêts collectifs, le community organizing relève-t-il d’une logique libertaire ou néolibérale ?

Un article que j’ai écrit pour le mensuel d’Alternative libertaire du mois de juin 2016, qui fait suite à mon article précédent (à lire ici) et qui présentait la façon dont fonctionne concrètement le community organizing.


Le community organizing vise à organiser largement les classes populaires d’abord à partir de leurs préoccupations quotidiennes (logement, quartier, travail, éducation…), sous la forme de ce qu’on peut qualifier de « syndicalisme de quartier » ou de « syndicalisme tout-terrain ».

Il nous vient des États-Unis, où la tradition libérale tranche avec la tradition jacobine centralisatrice française. La définition même du rêve libéral nord-américain, « Quand on veut on peut » invite à la responsabilisation des individus. À l’opposé, le système français est souvent critiqué par les libéraux pour son paternalisme qui inviterait à « l’assistanat ».

Au risque de la récupération

Si, en tant que libertaires, nous considérons que la responsabilisation individuelle est indispensable pour acquérir sa liberté, nous considérons également – et c’est ce qui nous différencie des libéraux – que la liberté n’est pas possible sans égalité, et que le consentement contractuel individuel, glorifié par les libéraux, implique toujours des rapports sociaux inégalitaires. Pour les libertaires la liberté s’obtient ainsi notamment par la lutte contre les dominations et la recherche d’égalité, et la responsabilité individuelle s’articule avec la solidarité collective. C’est quand on oublie (ou qu’on feint d’oublier…) cette importante nuance, qu’on permet que des idées libertaires soient récupérées par le néolibéralisme.

Les militant-es radicaux regardent souvent le community organizing avec méfiance : une « méthode » qui charrie un vocabulaire américain, qui prétend réinventer la poudre… Certain-es considèrent pompeusement qu’« elle pourrait renouveler en profondeur le mouvement social et la gauche », et elle tend à devenir la coqueluche aussi bien des réseaux institutionnels de la politique de la ville que de réseaux militants auto-organisés notamment dans les quartiers populaires. Qu’en est-il ? Le community organizing vise à imaginer des alternatives politiques de mobilisation et de représentation des groupes dominés dans un contexte de fragmentation des classes populaires et de disparition d’une identité collective partagée. Il s’agit donc que les groupes sociaux concernés s’auto-organisent pour assurer la défense de leurs intérêts. Nous sommes dans le champ de la responsabilité, comme outil pour accéder à l’émancipation. Nous sommes à la lisière entre une conception libertaire (« Ne me libère pas, je m’en charge ! ») et une conception libérale (définition de « l’intérêt général » par la confrontation des intérêts individuels sous la forme de lobbying). Le community organizing vise à développer la défense, par les groupes concernés, de leurs intérêts sociaux. Du point de vue libertaire, il s’agit d’un outil de lutte de classe, comme l’est le syndicalisme.

Dynamique de pouvoir / contre-pouvoir

Les dynamiques de community organizing sont mises en œuvre par des « organisateurs » et des « organisatrices ». Ceux-ci sont des technicien-nes militant-es, qui s’immergent au sein d’une population – une communauté (Le mot « communauté » est ici entendu au sens américain du terme. Il désigne un groupe social auquel on appartient. Le plus souvent : le quartier) – et font un travail de mobilisation et de formation des membres, afin de structurer une force politique autogérée par ses membres. Aux États-Unis, cette activité est devenue un réel métier, et des cursus de formation au community organizing existent dans plusieurs universités et dans des centres indépendants. En France, la professionnalisation démarre doucement, avec à peine plus d’une dizaine de salarié-e-s, le reste des initiatives se déployant de manière bénévole. Du fait de la technicité requise, les organisateurs et organisatrices n’appartiennent bien souvent pas au même groupe social que la communauté qu’ils organisent. Bien souvent, et alors qu’ils ne subissent pas les mêmes dominations, leur rôle technique et leur implication à plein temps leur fait prendre beaucoup de place. Ils sont donc en déséquilibre vis-à-vis des autres membres de l’organisation. Cette tension n’est pas sans rappeler les questions qui se posent aux syndicats qui fonctionnent avec des permanent-es, ou aux associations au moment où elles choisissent d’embaucher des salarié-es. Dans le community organizing, cette extériorité, qui pourrait être considérée comme un écueil, est conçue au contraire comme un outil : les permanent-es sont et doivent rester extérieur-es au groupe qu’ils organisent, et l’attention de toutes et tous est portée sur le fait qu’ils ne confisquent pas les décisions qui ne peuvent être prises que par le groupe (les « premiers concernés »). C’est donc une réelle dynamique de pouvoir / contre-pouvoir qui s’opère directement en interne de l’organisation.

Community organizing de co-gestion ou de combat ?

Comme tout syndicalisme, le community organizing peut être utilisé soit à des fins radicales et révolutionnaires, soit à des fins de gestion néolibérale des intérêts sociaux. On le constate aux États-Unis, où la mise en œuvre de cette pratique est ancienne. De deux choses l’une, dans sa version non-conflictuelle, le community organizing peut alimenter un auto-contrôle social. On le qualifie alors de développement communautaire, car il s’agit d’organiser une gestion par la communauté de ses propres problèmes – problèmes qui pourraient éventuellement relever des services sociaux -, sous forme d’accompagnement mutuel au sein de la communauté. Il peut alors être utilisé pour accompagner voire justifier le retrait de l’État dans le contexte néolibéral actuel. Dans sa version conflictuelle en revanche, il est utilisé pour construire un rapport de force vis-à-vis de l’extérieur. Il s’agit alors de viser une transformation des rapports sociaux, d’exercer une pression sur les institutions pour les contraindre à prendre en charge les problèmes.

Pour conclure sur les apports du community organizing, il faut rappeler le contexte actuel où le rapport des classes populaires à la gauche est largement défait. La gauche de gouvernement a beaucoup promis, et beaucoup déçu. Alors que cette gauche, jusqu’aux communistes, promettait la redistribution des richesses, le community organizing vise la redistribution du pouvoir. Le principe du community organizing est que, quelle que soit la personne élue, quelles que soient les promesses faites, il faut toujours une force sociale et des mobilisations collectives pour contester celui ou celle qui est assis sur le siège du décideur. Une conception compatible avec une vision libertaire (syndicalisme), mais aussi avec une vision libérale (lobbying). À nous de l’utiliser dans un sens qui empêchera sa récupération.


À lire

3 réflexions au sujet de « Le community organizing : libertaire ou néolibéral ? »

  1. Votre article m’intéresse à titre personnel et professionnel, la traduction de concepts anglo-saxons me pose souvent question sur notre approche culturelle .
    Les rapports de pouvoir entre la société, les organisations les individus.
    Michel.

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