Carole Thibault à Avignon : pleurer de rage face à la domination masculine

Au Festival d’Avignon cette année, Carole Thibault, directrice du Centre national dramatique de Montluçon, a refusé le Molière qui lui était remis. Par son discours, elle m’a faite pleurer moi aussi de rage, comme une conne : « J’en ai marre d’être la bouffonne au service de la domination masculine ». Merci.
Voir la vidéo, et lire des extraits retranscrits.

 

Extraits

 
« On a beau être habituée, on a beau connaître tous les pièges, tous les cynismes, tous les tours de l’humiliation, être blindée après tant et tant d’années de ça, y’a des fois où ça craque malgré tout. Mais franchement, pleurer devant un programme du IN, c’est la honte, c’est minable même, à l’heure ou peut-être un nouveau bateau rempli à ras-bord de femmes, d’enfants, d’hommes, de vieillards, sombrait en Méditerranée, avec lui tous ces êtres qui s’en allaient par le fond nourrir les poissons, nous épargnant d’avoir à partager avec eux nos richesses dégoulinantes de paradis de la consommation, bref, c’est pas le sujet. »
 
« J’en ai ma claque d’être la copine sympa de tous les copains sympas, les copains qui ont plein de copines femmes, les copains qui interrogent le genre, qui interrogent tout ce qu’on voudra pendant que rien ne change. J’en ai ma claque de voir une majorité de femmes muettes, privées de parole, venir s’asseoir dans l’obscurité des salles pour recevoir là bien sagement la parole des hommes, la vision du monde portée par des hommes, dessinée par des hommes, en majorité blancs. »
 
« Les femmes se sont fait niquer à la Révolution française, elles se sont fait niquer pendant la Commune, elles se sont fait niquer durant le Front populaire, elles se sont fait niquer en 68, et elles se font encore niquer au Festival d’Avignon en 2018, ce grand festival dont le thème revendiquait cette année « Et le genre ? », et dont une des seules rencontres thématiques programmées qui abordent le sujet s’intitule « Les femmes dans le spectacle vivant : doit-on craindre le grand remplacement ? ». Je n’épiloguerai pas sur le concept du grand remplacement, concept xénophobe développé actuellement par l’extrême droite. »
 
« Et c’est comme ça qu’on se fait niquer depuis des siècles, des décennies, des années, des mois. C’est pas seulement sociétal, politique : ça s’inscrit dans nos chairs, dans les recoins les plus obscurs de nos cerveaux, dans nos inconscients, nos subconscients, ça gangrène toutes nos vies. Ce ne sont pas que des chiffres et des statistiques, et pourtant ceux-là il faut les faire, les analyser, pour regarder bien en face notre humiliation, pour regarder bien en face le système qui nous exclue au grand jour, aux yeux de tous, sans que personne n’y trouve à redire. Il faut les analyser, ces chiffres, pour avoir une lecture précise du réel, pour comprendre ce qu’il se passe réellement, quitte à se mettre à pleurer alors comme une conne, comme une pauvre fille qui a cru cette fois au grand amour, à la rencontre possible, et qui se retrouve au matin toute seule après s’être fait niquer encore une fois. »
 
« Il n’en demeure pas moins que quand tu nais avec un sexe de femme, ou quand tu deviens femme, que ce soit par le grand tirage au sort de la nature (ah zut, pas de chance, t’es née avec un vagin), ou par choix, tu fais partie de la caste de celles qui se font baiser, niquer, nier toute leur vie. Parce qu’avant d’être un genre, la sexuation est un déterminisme physiologique totalement arbitraire, qui selon que tu reçois un vagin ou une bite à ta naissance, te prédétermine comme sujet dominant ou dominé. Parce que le phallocentrisme, le patriarcat sont les petits rois qui gouvernent ce pays, et particulièrement ce petit milieu cultivé si fier de son ouverture d’esprit, si fier de sa soi-disant liberté de création, d’expression, de choix, si fier de ses prérogatives et si donneur de leçons au monde entier. »
 
« Je ne veux pas de ta récompense David, c’est comme un gros pavé reçu en pleine gueule. Et, hors les chiffres, désormais sachez le : nous ne croirons plus rien, pour ne plus subir la honte de pleurer encore. »
 
 

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