Cesar Chavez

Cesar Chavez & la lutte non-violente

Je reproduis ci-dessous une partie de l’introduction au livre « Cesar Chavez, un combat non violent », de Jean-Marie Muller et Jean Kalman.

« La non-violence ne doit pas être comprise comme la négation du conflit et le refus du combat. La non-violence, en effet, ne prêche pas la paix sociale, ni la collaboration des classes. »

Extrait

La non-violence, pour Chavez, n’est pas une fin. Ses actions n’ont pas pour but de promouvoir la non-violence, mais la justice. Chavez est avant tout un homme pragmatique. Il n’a pas choisi la non-violence à la suite d’une démarche intellectuelle, il l’a choisie parce qu’elle lui est apparue le moyen le plus efficace de rendre les pauvres maître de leur destin.

Cette démarche peut surprendre. Ceux qui luttent pour que la justice soit rendue aux déshérités de nos sociétés considèrent volontiers que la non-violence est une vertu bourgeoise qui ne peut être cultivée que lorsqu’on a le loisir de vivre confortablement, bien au chaud, sans d’autres soucis pour le lendemain que des préoccupations spirituelles ou philosophiques. Spontanément, le monde ouvrier ne se reconnaît pas dans les affirmations de la non-violence et les juge démobilisatrices. Et il faut avouer qu’il y a quelques bonnes raisons de se méfier qu’on vienne encore, sous le couvert de la morale, lui enseigner la résignation devant l’ordre établi. Ceux qui sont engagés dans la lutte pour la justice en connaissent la rigueur et la dureté. Par expérience, ils ont appris à ne pas se payer de mots. Ils sont en droit d’exiger que la non-violence fasse ses preuves sur le terrain. À cet égard, l’action de César Chavez nous semble exemplaire. Car elle nous montre clairement que

La non-violence ne doit pas être comprise comme la négation du conflit et le refus du combat. La non-violence, en effet, ne prêche pas la paix sociale, ni la collaboration des classes.

Elle conteste et récuse les discours des bien-pensants sur la nécessité du respect de l’ordre établi et la possibilité de résoudre les conflits sociaux par la seule pratique du dialogue et de la concertation dans le cadre des « institutions démocratiques » prévues à cette fin.

La non-violence reprend à son compte la lutte des classes comme le moyen nécessaire pour avancer vers une société plus juste. Elle nous oblige à identifier comme nos adversaires ceux qui portent la responsabilité des injustices sociales et à nous opposer à eux dans un combat qui vise à les faire céder.

En même temps que la non-violence dénonce toute idéologie consacrant la fatalité de la violence, elle récuse tout idéalisme ne reconnaissant pas la nécessité du conflit.

Prendre conscience de l’injustice, c’est reconnaître la nécessité du conflit ; vouloir la justice, c’est reconnaître la nécessité de la lutte.

Il faut dénoncer ici le caractère fallacieux de certains discours qui veulent réconcilier les pauvres et les riches, les humbles et les puissants, les opprimés et les oppresseurs, les uns et les autres restant ce qu’ils sont. On prétend ainsi établir la paix sociale en faisant l’économie de la lutte mais, ce faisant, on ne fait que consacrer le désordre établi. Ces discours sur la réconciliation voudraient être l’expression d’une profonde spiritualité et d’une haute philosophie, mais ils ne sont que l’expression de l’idéologie dominante qui vise à briser la révolte des humbles et à maintenir les privilèges des riches et des puissants.

Prêcher cette réconciliation-là, c’est encore prêcher la résignation aux opprimés. En réalité, il ne peut y avoir de réconciliation que dans la justice, et la justice ne peut être établie qu’à travers la lutte.

De tout cela, si nous n’en étions pas encore convaincu, le combat mené par César Chavez et les ouvriers agricoles des États-Unis contre les propriétaires terriens nous en apporte la preuve.

Chavez n’est pas le premier à s’engager dans la voie de la non-violence. Il se situe directement dans la lignée de Gandhi et de Martin Luther King, et il se réfère souvent à l’un et à l’autre de ces deux grands maîtres de la non-violence. Certes, les noms de Gandhi et de King nous sont devenus familiers mais, le plus souvent, nous connaissons mal leur pensée et leur action. Nous nous satisfaisons des images d’Épinal qui ont vulgarisé leur personnage et il nous semble que leur non-violence ne peut nous être d’aucune utilité pour faire face aux problèmes qui sont les nôtres aujourd’hui. Certes, les circonstances historiques ne sont jamais les mêmes d’un lieu à un autre. Ni l’imitation de Gandhi ni celle de King ne sont concevables ici et maintenant. Cependant, si ni l’un ni l’autre ne nous donnent des solutions toutes faites à nos propres problèmes, nous pouvons discerner, à travers ce qu’ils ont dit et à travers ce qu’ils ont fait, des éléments de réponses aux questions qui nous sont posées ici ou là. Nous saurons, du moins, dans quelle direction nous devons orienter nos propres recherches.

Si, au-delà de nos préjugés, nous sommes attentifs aux conditions dans lesquelles Gandhi et King ont dû agir, nous nous apercevrons que le choix de la non-violence ne leur était pas dicté par les circonstances, mais qu’il procédait bien davantage de leur volonté de ne pas se soumettre à l’enchaînement de la violence avec tout ce que cela aurait impliqué pour leur peuple de destructions, de souffrances et de morts. Ainsi, le choix de la non-violence n’allait nullement de soi pour les Indiens en lutte contre le colonialisme anglais. Et si Gandhi n’avait pas eu la force de caractère qui lui a permis de faire prévaloir le choix qui était le sien, nul doute que d’autres seraient venus qui auraient eu recours à la violence pour bouter l’Anglais hors de l’Inde. Et, après des années d’un affrontement sanglant, lorsque l’Inde serait enfin devenue indépendante, les raisonneurs auraient expliqué, preuves à l’appui, que les Indiens n’avaient eu d’autres choix que celui de la violence pour se libérer du joug colonial. En outre, que d’anciens compagnons de Martin Luther King aient rompu avec lui pour préconiser l’action violente montre assez que l’option non-violente, qui fut la sienne, n’avait pas été dictée par les circonstances. Au demeurant, l’échec que devait connaître les militants d’un mouvement comme celui des Panthères noires prouve que le choix de la violence s’imposait encore moins.

On ne saurait donc prétendre que, dans un conflit, le choix des moyens est imposé par la situation et que, par conséquent, il ne sert à rien de s’en préoccuper à l’avance. Celui qui ignore tout de la non-violence, n’aura probablement d’autre réaction que de recourir à la violence, même si celle-ci ne peut permettre d’obtenir la victoire.

C’est pourquoi l’action de César Chavez, au même titre que celle de Gandhi et de King, peut nous aider à prendre quelque recul par rapport à ce formidable conditionnement qui nous fait penser que « la violence est nécessaire ». À partir de quoi, nous pourrons prendre conscience que la non-violence est possible. S’il nous semble que la non-violence n’a pas d’avenir, c’est parce qu’il nous semble qu’elle n’a pas de passé. En donnant un passé à la non-violence, Chavez lui donne en même temps un avenir. Mais, dès lors, nous sommes directement impliqués.

En étant attentifs au déroulement de l’action, nous nous apercevrons que les personnages qui entrent en scène ressemblent étrangement à ceux que nous pouvons côtoyer dans notre propre société. Qu’il s’agisse des ouvriers, des étudiants, des patrons, des policiers, des hommes politiques ou des hommes d’Église, ce sont les mêmes personnages qui ici ou là, malgré la différence de décor, jouent la même « comédie humaine » où s’entremêlent les mêmes passions, les mêmes bêtises, les mêmes grandeurs, les mêmes malheurs et les mêmes espérances. À vrai dire, il s’agit moins d’une comédie que d’une tragédie. Et toute tragédie humaine est une histoire universelle. Nous ne sommes donc pas étrangers à ce qui se passe et, à chaque moment, l’action qui se déroule nous renvoie directement à nous-mêmes en nous posant cette question : dans cette tragédie humaine, quel rôle jouons-nous ?

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