CM-2

Le racisme post-colonial au service de la division de classe

Chroniques mutinées ## 2

Retrouvez ici toutes mes Chroniques mutinées.


Enlever ses chaussures avant d’entrer ?

Pour les familles de tradition musulmane, et pour d’autres aussi, entrer dans une maison avec des chaussures, c’est sale. Tout le monde enlève donc ses chaussures avant de rentrer. Et du coup les chaussures se retrouvent bien souvent sur le palier, et pas toujours très bien rangées.
Combien de voisins qui se croient plus Français que les autres, et qui, eux, n’enlèvent pas leurs chaussures chez eux, se sont plaints à moi en me disant « Ils sont sales, ils laissent leurs chaussures sur le palier »… ?

Le nettoyage des tapis

Pareil pour les tapis. Il est des familles où l’on nettoie très régulièrement les tapis. Pour cela, on les secoue par la fenêtre, et on les lave dehors à grands coups de seaux d’eau.
Et les voisins qui se croient plus Français, qui eux ne lavent leurs tapis que très (très très) occasionnellement en l’envoyant au pressing, se plaignent de la saleté et de l’irrespect des premiers…
Il parait qu’il est interdit de secouer les tapis par la fenêtre… Franchement, je n’ai pas envie de vérifier.

Le racisme post-colonial divise les dominés et sert le capitalisme

Au sein des quartiers, ces intolérances entre voisins sont légion. Notamment, celles et ceux qui se croient plus Français que les autres sont très remontés contre tous ceux qu’ils appellent globalement des « immigrés ». Je vient d’en donner deux dérisoires et tristes exemples…

Or tant que les habitantes et les habitants des quartiers seront occupés à se taper dessus entre eux, ils ne se regrouperont pas pour faire avancer la vraie question, celle de leur domination économique et sociale commune. Et c’est cette domination là qui fait qu’ils se retrouvent tous contraints à habiter dans ces quartiers.
Le libéralisme a réussi à déconstruire la conscience de classe et à diviser pour que règne le capitalisme.

Parce que je veux que nous avancions sur la question des dominations de classe, je m’interroge sur ce que sont ces divisions, ces intolérances, ces haines « horizontales ».

L’ « interculturalité », notion bien-pensante et inopérante

Dans le langage politiquement correct, plutôt que de parler d’ethnocentrisme, on préfère parler d’ « interculturel ». La notion d’interculturalité fait écho à la notion de connaissance, et en l’occurrence de méconnaissance, des cultures autres que la sienne. Elle laisse donc entendre que, pour combattre les intolérances liées à l’interculturalité, il faut développer la connaissance des cultures des autres. Faisons des dîners où chacun amène un plat de son pays, et après tout ira mieux (pardon de faire du mauvais esprit…).

Sauf que ça ne marche pas comme ça.

Ces intolérances qu’ont celles et ceux qui s’estiment détenteurs du qualificatif de « Français » à l’encontre de celles et ceux qu’ils qualifient assez peu précisément d’ailleurs, ces intolérances relèvent d’un racisme post-colonial. Non pas qu’il s’applique uniquement aux anciens colonisés. Mais que celles et ceux qui se considèrent comme les seuls vrais « Français » sont emprunts d’un inconscient colonialiste qui considère toute culture non-occidentale comme inférieure. C’est la conviction d’être une « civilisation » supérieure (combien de fois j’entends dire « Ils ne sont pas civilisés »).

L’inconscient colonial au service des dominants

Tant que la France, en tant qu’État, ne fera pas un travail sur son passé colonial et ne se remettra pas sérieusement en cause sur ses réflexes post-coloniaux et néo-coloniaux, l’inconscient collectif restera emprunt de supériorité coloniale. Et celles et ceux qui se croient plus Français que les autres continueront de se persuader eux-mêmes que, s’ils sont intolérants, c’est surtout la faute des autres qui ne sont vraiment pas civilisés.

Sauf que la France, en tant qu’État, n’a aucune raison de faire ce travail : l’inconscient colonial permet de diviser les dominés entre eux, ce qui est favorable au capitalisme, et il permet aussi de continuer tranquillement une politique néo-coloniale à l’étranger. Alors pourquoi se priver ? Autant oublier tout de suite cette option…

Arguments contre le relativisme

Je ne suis pas en train ici de m’acharner sur ma société, de vouloir opposer les Blancs aux non-Blancs.

Il y a certes des raisons de s’agacer entre communautés dans les quartiers. Mais cela s’explique assez bien par le fait que s’y trouvent regroupées et entassées des personnes qui subissent toutes des difficultés sociales, et qui n’ont pas d’autre choix, faute de moyens, que d’habiter là. Dans les beaux quartiers la cohabitation se passe beaucoup mieux, entre bourgeois on arrive mieux à s’entendre.

Par ailleurs, il est certain que les gens qui vivent dans les pays dominés, qui n’ont pas de passé colonial, ne sont pas forcément plus tolérants envers les autres cultures.
Mais d’une part on ne peut pas comparer la violence des dominés et celle des dominants.
Et d’autre part ce n’est pas à moi de changer les choses là-bas, alors que je me sens responsable de ce qu’il se passe ici, où je suis née et où je vis.
Or les intolérances qui ont lieu ici, dans les pays dominants, nourrissent les intolérances qui ont lieu là-bas, dans les pays dominés. Et si je lutte contre toutes les dominations, c’est parce que j’ai la naïveté de penser qu’elles sont la cause et la racine de presque tout le reste. C’est pourquoi je me battrai sans relâche, ici, contre le racisme et l’esprit post-colonial.

En revenir à la lutte des classes

Une fois qu’on a dit ça, reste la question de savoir comment se battre contre le racisme et l’esprit post-colonial… Je ne crois plus vraiment à l’affrontement frontal. Les manifestations n’intéressent que celles et ceux qui les font. Les textes ne sont lus que par les convaincus. Tout cela nous fait du bien, mais ne contribue qu’à creuser le fossé.

Et c’est là que la boucle se boucle. On ne convaincra pas les prolos qui se croient plus Français que les autres d’arrêter d’être racistes. Inutile d’espérer faire changer leurs réflexes avec des films, des expositions, des « dîner de mon pays ».
Je fais le pari que c’est en se rendant compte que, entre habitants des quartiers populaires, ils ont des intérêts de classe communs, qu’ils arrêteront de se taper dessus. Car j’espère que quand ils seront entrés en solidarité les uns avec les autres sur une question sociale commune, alors on pourra faire un travail sur l’histoire politique et coloniale, et déconstruire patiemment l’inconscient collectif.

Parallèlement, reconquérir sa dignité

En parallèle de cela, c’est le principe de l’intersectionnalité des luttes, il me semble primordial que celles et ceux qui, parmi les dominés, subissent en plus une domination raciste, s’organisent entre eux pour reconquérir leur dignité.
Car si l’inconscient colonial est présent chez celles et ceux qui se croient plus Français que les autres, il est également présent chez celles et ceux qui en sont victimes. Se libérer de la domination intégrée est un travail qui demande conscientisation et reprise de confiance, de fierté, de dignité. Et cela doit sans doute se faire dans des cadres non-mixtes, dans un entre-soi sécurisant.
Comme pour toutes les luttes non-mixtes dont la devise peut être « Ne me libère pas, je m’en charge », une des difficultés est de savoir se libérer sans reproduire l’oppression à l’inverse. Il y aura toujours des glissements plus ou moins temporaires, il faudra les dénoncer sans oublier qu’il y a de la marge avant que le système de domination ne se renverse réellement…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.