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Brèves de rencontres dans les quartiers

Chroniques mutinées ## 1

1er épisode de mes Chroniques mutinées… J’y retranscris des rencontres, des moments vécus avec des personnes qui m’ont ouvert leur porte alors que je frappais chez eux. Je frappais chez eux car je participe actuellement à une aventure inspirée des méthodes dites de « community organizing ». Dans ce cadre, je cherche à rencontrer le plus possible de personnes vivant dans un quartier, afin de monter une organisation dans laquelle les personnes défendraient leurs intérêts collectifs, et par là reprendraient leur place dans la société.

Retrouvez ici toutes mes Chroniques mutinées.

Celui qui réunit est l’ami d’Allah

Dans une famille, je discute avec Madame de ce qu’on pourrait faire, avec tous les gens du quartier, pour améliorer les conditions de vie et forcer les institutions à prendre en compte ce quartier autant que le centre ville. Le mari, qui regardait la télé derrière nous, s’intègre peu à peu à la conversation, et finit par venir nous rejoindre à table pour discuter avec nous. Ils sont tous les deux enthousiastes à l’idée de créer une grande mobilisation au sein du quartier, qui réunisse tout le monde. Et lui me dit « Celui qui réunit est l’ami d’Allah. Celui qui désunit est l’ennemi d’Allah ».

L’espérance d’un ailleurs, le mythe du paradis

Combien de fois j’entends des gens qui n’ont plus la force d’essayer d’imaginer une amélioration de leurs conditions de vie ? Combien de fois j’entends « Tout ce que je veux, c’est partir d’ici » ? Or on sait que ces gens vont demander un nouveau logement social, et, quand ils auront enfin une proposition, ce sera pour rejoindre un nouveau quartier où les choses ne seront pas si différentes… Comment trouver l’énergie de se battre pour la justice là où on est, et ne pas se réfugier dans le (vain) espoir un ailleurs meilleur… L’espérance d’un paradis est un réconfort tellement humain.

Déstabiliser le racisme

Une dame m’ouvre. Après les quelques mots habituels, je lui demande s’il y a des choses qu’elle aimerait voir s’améliorer dans son immeuble ou dans son quartier. Elle me répond tout de suite : « Le problème ce sont ces gens, tous ces gens qu’on nous a ramenés, tous ces immigrés ». Elle me dit qu’elle sait que c’est raciste, mais « que voulez-vous, ils sont sales, leurs enfants ne sont pas éduqués, eux ne sont pas éduqués non plus d’ailleurs, etc. etc. ». Au bout d’une longue tirade de ce genre (elle m’a paru tellement longue, sa tirade…), elle conclut « Ici les gens ne respectent rien, ni personne ».
Elle se tait, et je reste froide et silencieuse un instant. Que dire, que faire… À quelle réaction de ma part s’attend-elle ? Si je fais ce à quoi elle s’attendait, c’est comme si je n’avais rien fait.
Je lui répond finalement : « En effet, vu comment vous parlez d’eux et les insultez, je vois que vous ne les respectez pas du tout. Ce doit être terrible de vivre avec tant de haine. Moi ça me fait tellement mal au cœur de voir que les gens qui ont des difficultés sociales se haïssent si violemment entre eux, alors qu’ils sont dans le même bateau, qu’ils sont relégués ici dans ces immeubles qui se dégradent, et que, pendant ce temps, dans les beaux quartiers, ils sont bien tranquilles entre eux, loin de tous ces problèmes… »
J’avais pris l’option gonflée mais bienveillante. Mes restes cathos, peut-être. Eh bien, alors que je m’attendais à ce qu’elle me claque la porte au nez, elle s’est sentie toute conne, s’est excusée de ne pas m’avoir fait rentrer, m’a installée dans le salon, et m’a proposé un verre d’eau.
Bon, elle n’en était pas moins profondément raciste. Son mari ancien légionnaire nous a rejoint un peu plus tard. Et on a discuté. J’ai pu lui faire accepter quelques trucs, du genre que passer sa vie au RSA ce n’était pas non plus le rêve absolu, que peut-être le fait de n’avoir quasiment aucune chance d’avoir un boulot, ce n’était peut-être pas si facile à vivre que cela, enfin bref j’ai fait ce que j’ai pu.
Je ne sais pas exactement si j’ai servi à qqch. En une demi-heure, peut-on déstabiliser des convictions ? Je n’aurai pas la prétention de le penser (mais peut-être de l’espérer : besoin de garder ma naïveté).

Le rôle de transmission des anciens

Je rencontre un monsieur de 86 ans. Au début de la conversation, il tient des propos très intolérants envers les jeunes qui squattent dehors. Au fil de notre échange, il en arrive à dire qu’il faudrait que des choses soient proposées à ces jeunes, qu’il faudrait des lieux pour qu’ils puissent se réunir, plutôt que d’être livrés à eux-mêmes et de errer dans les montées d’immeubles. Et puis qu’il y ait du boulot pour eux aussi, et pour tout le monde. Et puis des activités intéressantes ; il y a bien un gymnase, mais seule l’association de volley peut l’utiliser, alors… Il se met alors à me raconter ses expériences associatives de quand il était plus jeune : il a été responsables de plusieurs clubs sportifs, il a vécu plein de choses. Je lui dit que ce serait super qu’il puisse raconter tout cela aux jeunes de son quartier. Qu’ils connaissent l’histoire de leur quartier, que lui-même puisse transmettre. Je crois qu’il va nous rejoindre…

Les voisins ne se parlent pas : on peut mourir tranquilles

Je rencontre un monsieur âgé qui ne parle pas parfaitement français. Quand je lui demande ce qu’il faudrait améliorer dans l’immeuble ou dans le quartier, il me répond « Il faut que les gens se parlent. Personne ne parle à personne ici. L’autre fois, j’ai senti une odeur bizarre. J’habite au rez-de-chaussée, et plus je montais plus l’odeur était forte. Je suis arrivé au 4ème étage, devant la porte d’un monsieur qui, je le savais car je l’avais déjà aidé, était gravement malade et était rentré de l’hôpital la semaine précédente. J’ai essayé de l’appeler sur son téléphone portable. J’entendais la sonnerie à l’intérieur, mais pas de réponse, et aucun bruit. J’ai finalement appelé les pompiers. Ils ont trouvé son corps en décomposition, il était mort depuis une semaine. Moi j’avais senti l’odeur depuis le rez-de-chaussée. Ses voisins ne s’étaient même pas inquiétés. »
Ce monsieur, qui travaille de nuit dans un hôpital, me raconte d’autres anecdotes, heureusement moins dramatiques, au cours desquelles il a rendu service à ses voisins. Je suis heureuse qu’il nous rejoigne.

La panique

J’arrive chez une dame malentendante. Le matin même, un prestataire envoyé par le bailleur est venu installer un détecteur de fumée (il était temps…). Mais la dame est absolument paniquée, car il n’y a pas d’avertisseur lumineux associé au détecteur : seule une alarme sonore se déclenchera en cas de problème. La dame est totalement paniquée, comme si elle courait désormais un plus grand danger que quand il n’y avait pas de détecteur de fumée. Tellement paniquée que je n’arriverai pas à avoir un réel échange avec elle, échange qui, compte tenu qu’elle est malentendante, demanderait une grande sérénité et concentration de notre part à nous deux… J’espère une autre fois… Et j’espère qu’ils vont vite lui mettre une alarme lumineuse.

La peur des voisins

Le monsieur que je rencontre sort peu de chez lui. Un peu partout, je vois trainer des bouteilles de whisky vides. Il y a maintenant 10 ans, son voisin d’en face l’a agressé, me raconte-t-il. Frappé au visage, ses lunettes se sont cassées. Il a porté plainte à la police, il n’y a eu aucune suite. Le bailleur n’a rien fait non plus. Et lui vit sans lunettes depuis lors, faute d’avoir les moyens de s’en racheter. Tout le monde s’en fout, et lui continue de vider des bouteilles de whisky.

Absurde

Je la rencontre alors qu’elle est rentrée aujourd’hui même d’Algérie. Elle y a laissé sa famille, encore une fois. Elle est retraitée ici. Elle me confectionne un paquet de pâtisseries…
Récemment, le bailleur l’a faite changer de logement, sans lui demander son avis. Elle était au rez-de-chaussée, ils ont estimé que c’était dangereux pour elle, car les fenêtres donnent sur un espace public où il arrive souvent que des gens se réunissent. Ils l’ont déplacée au 2ème étage, mais ne lui ont proposé aucune aide pour le déménagement. Ce sont finalement les gens qui squattaient devant ses fenêtres, ceux dont justement on voulait la protéger, qui ont déplacé ses meubles et ses affaires d’un appartement à l’autre…

Incohérence

Depuis les couloirs de l’étage du dessous, j’entendais des gens parler très fort au-dessus. Quand j’arrive finalement à l’origine du bruit, je me rends compte qu’il provient d’un appartement dont la porte reste ouverte sur le palier. Le monsieur qui habite là me dit être Kabyle algérien. Et me sors tout plein d’horreurs sur les Arabes. Puis il me dit, en me montrant son ami assis sur le canapé : « Lui il aime pas que je dise ça, parce qu’il est Arabe, mais faut bien dire ce qui est ! ». Il finit cependant par convenir que, le fond du problème, c’est que dans son immeuble sont regroupés un grand nombre de personnes ayant de grandes difficultés sociales (précarité forte, handicap, maladie, etc.). On nous rabat les oreilles avec la mixité, mais ce n’est qu’aux pauvres qu’on demande de se mélanger.

Un ailleurs ?

Je rencontre un jeune couple. Ils vivent dans un immeuble très étrange, où il n’y a que quatre logements. L’accès se fait par un vieil escalier en colimaçon, qu’on croirait sortir tout droit d’un château. L’ensemble est extrêmement vétuste. Chez eux, on sent que l’isolation est quasi inexistante. La cuisine est une grotte sans aucune fenêtre ni aération. La cuisine du salon donne au-dessus du local poubelle ; l’été ils ne peuvent pas l’ouvrir tellement ça pue. Peut-être que ce couple souhaite avoir des enfants… ? Tout ce qu’ils veulent, c’est partir…

Des allocs

Je rencontre une dame qui vit seule chez elle. Elle est veuve depuis cinq ans, et, depuis le décès de son mari, elle demande à obtenir un logement plus petit et moins cher. Elle touche 1300€ de retraite + réversion. Avec ses 400€ de loyers, et tout le reste des charges, elle ne s’en sort pas, et voudrait 100€ d’allocations de la CAF. Elle va peut-être nous rejoindre, et, dans ce cas, elle pourra alors constater qu’il y a des problèmes plus aigus que le sien…

Vieille dame seule et heureuse (officiellement)

Après avoir frappé à deux reprises à la porte, toujours pas de réponse. J’allais passer à la porte suivante quand j’entends un bruit dans l’appartement. Une vieille dame en déambulateur m’ouvre et me fait rentrer. Nous discutons. Elle ne se plaint de rien. Avant, les enfants des voisins venaient chez elle, mais maintenant leurs parents ne veulent pas qu’ils la fatiguent, et ils ne viennent plus. Elle fait parfois appel à un service d’aide à la personne, pour aller faire un petit tour dans le quartier, car il faut que quelqu’un la soutienne pour marcher. Ses enfants habitent loin, et ne viennent pas souvent la voir. Mais elle est bien ici. Elle mange ce qu’elle veut quand elle veut. Elle vit sa vie, et rien de semble la perturber. Que cela dure autant que possible…

Architectes géniaux

Ma toute première visite, ma toute première porte frappée… La dame m’emmène aussitôt sur sa terrasse, qu’elle a entièrement couverte de tissus imperméables : « J’ai l’air d’une roumaine ». Passons… Pourquoi ces tissus ? Parce que les gouttières des balcons des étages supérieurs s’écoulent directement au milieu de sa terrasse. Ils sont trop forts, ces architectes.
Une autre belle invention : le placard intégré énorme, super, avec des portes qui vont du sol au plafond. Sauf que, juste devant le placard, on a prévu un plafonnier. Même sans mettre d’ampoule, le dispositif intégré empêche d’ouvrir la porte du placard. J’adore.

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